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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 04:56
ce texte peut circuler...




Virilisme des évaluateurs et de leur chef…


Le 8 janvier 2009, Jean-François Dhainaut,, Président de l'AERES a déclaré :
«  Le pouvoir est une affaire masculine » d’une part et, d’autre part : « les
femmes en plus de leur métier doivent s’occuper de la maison, des enfants.
Elles n’ont donc pas de temps à consacrer à l’Aeres. »"


Le virilisme est une forme particulière de sexisme qui interdit de fait aux personnes désignées comme femmes d’endosser les postes de responsabilité sous prétexte que, même savantes, elles sont et restent des femmes. Le virilisme est l’exacerbation des pseudos qualités naturelles des femmes, et en creux l’hypervalorisation des qualités dites masculines. Le virilisme est une forme particulière de sexisme qui condamne les personnes désignées comme hommes à rester enfermés dans les corsets de la virilité traditionnelle. Leur interdisant de s’occuper de leurs intérieurs, des enfants, de vivre comme des personnes entières.

Le virilisme qui peut prendre des formes diverses (violences physiques, dénégations, refus d’écouter et d’entendre les femmes et leurs alliés masculins ou transgenres…), est une réaction qui s’est forgée dans les résistances masculines aux changements.

Le virilisme est une résistance :
— aux mouvements sociaux qui réclament la fin de la domination masculine et ses effets délétères…
— au féminisme qui affirme depuis longtemps le droit des femmes de vivre, y compris dans le domaine scientifique, dans l’égalité avec les hommes…
 — aux critiques de l’androcentrisme des sciences sociales qui démontrent la manière asymétrique dont sont traité-e-s hommes et femmes dans les écrits dits scientifiques…
— à cette déferlante de désirs d’hommes, de femmes ou d’autres, de toutes générations, d’inventer un autre monde où le sexe, le genre, la couleur de la peau, l’âge, l’origine, les histoires coloniales, la nature des amours et des désirs ne détermineront plus les avenirs individuels et collectifs…

Aujourd’hui, quelques hommes se figent encore dans les replis virilistes. Autistes face aux évolutions sociétales, ils rêvent d’un retour patriarcal des femmes derrières les fourneaux. Ils rêvent de l’époque où les hommes, construits en « vrais » hommes utilisaient leur pouvoir pour régenter le monde et l’intérieur des maisons. Ils rêvent d’un monde passé.
Ce sont des hommes du passé, nostalgiques des uniformes masculins et de l’ordre militaire (et viril) qui régentait le monde.


Tout cela, nous, les spécialistes des études genre, celles ceux qui depuis plusieurs décennies déconstruisons pas à pas les évidences de sens commun qui légitiment l’oppression des femmes et l’aliénation des hommes…, celles et ceux qui ont mis en exergue les liens entre sexisme, homophobie et hétérosexisme…, nous le savons.

Mais ce qui est aujourd’hui surprenant est que le Président d’une instance chargée d’évaluer nos travaux (y compris les travaux déconstruisant sexisme et domination masculine) puisse tranquillement, comme n’importe quel homme sûr du bon droit des hommes, des dominants, puisse l’évoquer en public et en faire une position officielle.

Quelle validité scientifique vont avoir ces « évaluations » chargées d’après Valérie Pécresse et son projet de décret (très largement contesté par toute la communauté universitaire) de faire évoluer nos carrières ? Pourquoi s’étonner que les revues dans lesquelles nous publions nos travaux scientifiques n’appartiennent pas aux revues classées parmi les plus prestigieuses, celles qui comptent dans l’évaluation de nos carrières ?

Non seulement, comme le demande déjà de nombreux et nombreuses collègues, Valérie Pecresse doit dénoncer de tels propos sexistes, rétablir des règles égalitaires et paritaires dans la composition des jurys.
Mais il est aussi temps que les hommes, scientifiques ou non, s’interrogent sur leurs places et leurs réactions face aux transformations de société que nous vivons.


 

Daniel Welzer-Lang, dwl@univ-tlse2.fr
Homme,
Enseignant-chercheur, Professeur de sociologie,
Université Toulouse Le-Mirail
Co-responsable du séminaire de l’Ecole Doctorale : les hommes et le masculin





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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 09:17

et la suite...

Situation ou analyse confuse

Face à cette situation pour le moins confuse, et à défaut d’entretiens complémentaires avec les hommes qui déclarent avoir été violentés, quelques constats et hypothèses issus de 20 années de recherches socio-anthropologiques sur ces questions.

 

— Si les analyses réfutant les chiffres d’hommes qui seraient violentés sont nombreuses, notamment dans les mouvances liées au féminisme, pas de contre-enquêtes sont venues proposer d’autres chiffrages. Autrement dit, il est probable qu’un nombre important d’hommes se déclarent victimes de violences de la part de leur conjointe. Le nier semble non pertinent.

 

— Les chiffres sont d’autant plus étonnants que les hommes battus, ou plus exactement une partie significative des hommes qui subissent ou subissaient des violences domestiques ne le savent pas ! Rappelons que j’ai montré dans mes travaux que la structure de discours des hommes violentés est similaire à celle des femmes ou des enfants violentés. Comme de nombreuses femmes avant les campagnes médiatiques sur cette question, ils ne définissent comme violentes que les coups où ils sont persuadés que leur compagne a voulu leur faire mal « exprès ». Alors que leur compagne (comme les hommes violents) décrivent un continuum de violence où elles peuvent décrire des violences physiques, psychologiques, verbales... Chaque violence étant associée à une intention. « C’était pour lui dire que… » entend on souvent. Autrement dit, on peut légitimement penser que le nombre d’hommes autoproclamés violentés comporte, comme pour les compagnes, un chiffre noir. Je me souviens encore de cet homme en fauteuil roulant qui avait été poussé dans les escaliers par son amie pour la troisième fois qui nous affirmait : « Non, je ne vais pas la quitter. Elle m’aime, elle va changer »….

 

— Les hommes qui déclarent avoir été violentés sont-ils des hommes battus ?

Dès 1990, j’ai décrit dans différentes publications comment certains hommes violents expliquaient qu’ils ne faisaient que répondre à la violence verbale, psychologique, ou sociale de leur conjointe. « Il faudrait créer des groupes d’hommes battus avec les mots » disait un homme accueilli au centre d’accueil pour hommes violents de Lyon. Pour ne pas être assimilé au monstre que nous propose le mythe sur les violences domestiques, pour attirer l’empathie de leurs proches, la plupart des hommes violents ont tendance à réfuter leur responsabilité au profit d’une analyse symétrique de la violence. Leur violence ne serait que réactive à celle de leur compagne. Mais comme ils sont hommes, donc plus forts que les femmes, ils ont le dernier mot, ou le dernier coup. Bref, tous les hommes qui déclarent avoir été violentés ne sont pas des hommes battus. Et un nombre important d’hommes violents se retrouvent abusivement assimilés aux victimes.

 

 

Quels profils ?

Les hommes battus que j’ai rencontrés, à l’inverse des hommes violents et des femmes violentées, présentent des éléments communs dans leur profil sociologique. Ce sont des hommes dominés dans leur quotidien qui bien souvent sont culpabilisés par rapport aux femmes et à l’égalité hommes/femmes. Leur compagne, comme n’importe quelle personne violente, veut les faire réagir. Leur expliquer — par les coups s’il le faut — qu’elles ont raison. Et obtenir leur approbation/soumission. Ce sont souvent des hommes qualifiés de « mous » par leur compagne et leurs proches.

Le défaut principal des études publiées est que nous ne disposons pas d’éléments complémentaires venant nous renseigner sur le profil des hommes déclarant avoir été violentés. Il serait pourtant intéressant de savoir si la violence déclarée est corrélée à d’autres éléments venant montrer l’inversion des pouvoirs dans les couples concernés. Car, ne l’oublions pas, la violence domestique est d’abord, et surtout, le moyen d’affirmer son pouvoir sur l’autre.

 

L’égalité progresse. Des femmes de plus en plus nombreuses accèdent à des qualifications, des postes de responsabilités, une autonomie et une aisance sociale relatives. Souvent, leurs conjoints ne présentent plus les stéréotypes de machisme et de virilisme de leurs aînés. Parfois aussi sans doute, la montée des valeurs égalitaires légitime certaines femmes à exprimer leur colère. Voire leur violence. Quitte d’ailleurs pour certaines femmes rencontrées dans mes travaux récents à céder devant la violence supérieure du conjoint. On peut faire l’hypothèse que ce sont ces conjoints-là qui vont alimenter les contingents d’hommes autodéclarés violentés. Dans la mesure où de plus en plus de femmes sont affirmatives, il est normal que le nombre d’hommes battus augmente lui aussi. Seule une pensée anhistorique et asociale peut croire que les femmes seraient incapables de violences du fait de qualités féminines. Pensons aux travaux d’Arlette Farge.

 

Les femmes plus dangereuses que les hommes

A contrario de cette pensée essentialiste qui limite l’horizon des femmes à la paix et l’amour, la beauté intérieure et extérieure [ces qualités dites « naturelles » que la domination masculine a associées au féminin et que beaucoup de femmes ont incorporées], Margaret Mead propose de penser (à propos de la conscription militaire des femmes) à la trop grande propension des femmes à tuer dans les situations conflictuelles. Elles n’ont pas eu les apprentissages masculins à apprendre et savoir se battre sans tuer. Ce que nous, garçons, avons appris dès notre plus jeune âge dans les cours d’école ; puis après dans la maison-des-hommes (clubs de sports, Armée..). Et là le décalage des chiffres est étonnant !

 

Si tous les hommes qui déclarent avoir été violentés ne sont pas des hommes battus, on peut en effet quand même faire l’hypothèse d’une corrélation statistique entre le nombre d’hommes qui se déclarent violentés et le nombre d’hommes battus. Comme il est plus que probable que le nombre de femmes tuées chaque année par leur conjoint ou ex-conjoints (environ 160) ou blessées soit aussi proportionnel au nombre d’hommes violents. Or — pour l’instant — peu d’hommes sont tués par leur conjointe ou ex-conjointe. Si on analyse les statistiques des constats réalisés par les services de Police et de Gendarmerie pour 2005, nous apprenons que sur les 759 « Homicides pour d’autres motifs » élucidés, 662 sont le cas d’hommes, pour 97 réalisés par une femme. A propos de ce même rapport, Le Monde Diplomatique (octobre 2006) précise : « […] D’après les chiffres de la gendarmerie, qui a constaté en 2004 plus de 10 000 «violences entre conjoints non mortelles », la femme était victime dans 85 % des cas. Plus de 75 % des homicides et tentatives d’homicides entre conjoints concernaient également des femmes. La police nationale, elle, n’a collecté d’entrée que les données concernant les femmes victimes. »

 

Ce décalage entre faits constatés qui donnent aujourd’hui environ 15% d’hommes battus au regard des 50% de faits déclarés de certaines statistiques doit être interrogé. Notamment pour comprendre les limites du déclaratif sur cette question.

 

 

Violences subies, violences perçues… la limite des enquêtes de victimologie

Déclarer être violenté-e dans une enquête téléphonique ou ailleurs

Et si les chiffres sur les hommes battus marquaient le bout de l’analyse victimologique ? C’est l’hypothèse qui mérite d’être étudiée. Pour cela il faut, sans doute, faire un distinguo entre violence perçue et violence subie.

 

Du côté des femmes…

La déclaration de violence doit être située dans le contexte actuel et la reconnaissance relativement nouvelle de l’importance de cette problématique. La déclaration de violence, comme tout acte social entre dans un jeu complexe de stratégies conjugales.

J’ai rencontré des situations où des femmes — certes et heureusement largement minoritaires — déclarent des attouchements sexuels sur les enfants ou des violences conjugales pour obtenir droit de garde exclusif, divorce pour fautes… Elles essaient ainsi de profiter de l’émoi que provoque l’évocation de telles situations pour des raisons qui n’ont pas de rapports avec les violences subies.

 

Nous savons que certaines femmes, notamment parmi les plus jeunes et ceci grâce aux actions de prévention mises en place, repèrent très vite des formes symboliques de violences (regards, ton de la voix..). Vraisemblablement, elles vont déclarer plus de violences dans les enquêtes que leurs aînées qui pour certaines attendaient des dizaines d’années pour quitter leur conjoint violent. On peut faire l’hypothèse que, du côté des femmes, les violences perçues se développent et participent à la réduction des violences subies

 

Du côté des hommes…

Là où une masse importante d’hommes et de femmes « bricolent » pour trouver des nouveaux modes de fonctionnement, s’adaptent à l’individualisme égalitaire porté par la seconde modernité qui intègre revendications antidiscriminatoires des femmes, des gais et des lesbiennes, certains couples échappent à cette modernité. Que ce soit suite aux violences, ou à l’infidélité des conjoints, séparations et divorces sont alors l’occasion de conflits multiples et variés. Il est alors facile de tout interpréter a posteriori comme violences.

Mais le nombre réduit de ces cas (moins de 5% des séparations) n’expliquent pas l’ensemble des hommes qui déclarent des violences subies

 

Dans les couples hétérosexuels que j’ai étudiés, la violence majoritairement masculine s’intègre à l’interaction conjugale. Dans un couple où l’homme est, et se reconnaît, violent, comme dans de nombreux couples hétérosexuels « ordinaires » où l’homme n’est pas perçu ou déclaré comme violent, nous trouvons souvent une bipartition des rôles où la compagne assume le rôle de « maman » avec les enfants, ET avec le conjoint. L’interaction conjugale, l’ensemble des micro-interactions journalières, est marquée par cette distribution des pouvoirs. Bien sûr, alors, que la critique féminine des manières de faire de leur conjoint dans la maison, des façons de s’habiller, de jeter leurs vêtements au pied du lit avant de se coucher, les remarques vexatrices sur la non-participation masculine aux tâches domestiques, les suspicions permanentes sur leur infidélité, les reproches sur la manière de se tenir à table, les réprimandes à propos de leurs rôts et de leurs pets, les cris lorsqu’ils passent des heures lascifs devant la télévision, etc. peuvent être déclarés comme des formes de violences verbales, psychologiques lors d’enquêtes de victimisation. Et quand le désespoir vient saisir les compagnes, que par exaspération elles lancent des objets contre leur conjoint...Il est logique qu’ils déclarent cela comme des formes de violences physiques.

Tant que les enquêtes de victimisation continueront à ne s’intéresser qu’au déclaratif d’une seule personne. Sans prendre en compte l’interaction conjugale , et sans évaluer la pertinence du déclaratif lui-même, ces études seront biaisées. Que dire de cet homme qui traitait sa femme de « connasse » devant leurs ami-e-s et qui, en même temps se plaignait de sa violence  parce qu’elle critiquait sa manière de s’affaler, dans un fauteuil devant la télévision, une bière à la main et le son réglé au maximum ?

 

Quand les garçons se doivent et acceptent de jouer à l’homme, au mari, et quand les filles se doivent et acceptent de jouer à l’épouse et à la mère, la conjonction des deux positions sociales ne peut que produire des tensions et des conflits répétés. Aujourd’hui, hommes et femmes, nous avons de plus en plus tendance à percevoir cela comme des violences. Des violences contre notre droit inaliénable et individualiste à faire ce que nous voulons faire. Et à essayer que l’autre se conforme à nos attentes conjugales.

Pierre Bourdieu qualifiait l’assignation à être un homme ou une femme de « violence symbolique ». Il y voyait le fondement de la domination masculine.

Gageons que ces formes de violences ordinaires, intégrées à la violence symbolique des assignations de sexe, expliquent le décalage entre violences perçues et subies par les hommes.

 

Des violences qui vont encore progresser

L’égalité hommes/femmes, c’est quand les femmes s’approprient les mêmes outils que les hommes. S’affranchissent des mêmes tabous, s’accordent les mêmes droits et font… les mêmes bêtises.

 

L’égalité progresse. Comme évoluent aussi les campagnes médiatiques sensibilisant aux violences conjugales. De tabou et secrète, non discible, la violence est aujourd’hui de plus en plus banalisée. Devenant même, parfois, un simple argument de débat visant à discréditer l’Autre. Il n’y a alors aucune raison pour que le nombre d’hommes (et de femmes) qui perçoivent et déclarent des violences ne progresse pas. Comme il est aussi vraisemblable que le nombre d’hommes effectivement battus n’ait pas fini d’augmenter. Celui-ci sera proportionnel aux cas où nous assistons à des inversions de position de sexe où les compagnes prennent et reproduisent l’antique place des hommes.

 

La disparition du genre, du système socio-politique qui crée les catégories asymétriques et hiérarchisées des hommes et des femmes adviendra quand les pratiques des individus seront indépendantes de leur assignation de sexe. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que d’autres formes de domination (classe, « Race », âge…) ne perdurent pas.

 

Peut-être que d’ici là, avant que le taux d’hommes battus n’égale celui des femmes violentées, nous aurons été capables de mettre en place un nouveau « contrat de genre » qui dépasse les assignations conjugales liées à la domination masculine. Car, ce que ne disent pas les enquêtes de victimologie, est que la violence conjugale répétée, exercée par l’un-e contre l’autre, est d’abord liée non au sexe, non à la psychologie ou l’hormonologie masculine (ou féminine), mais à l’affirmation et aux effets de la domination de celui, ou celle, qui se pense et se vit comme supérieur-e.

 

A ce niveau-là, en dehors des actions d’accompagnements à mettre en place — y compris pour les hommes, battus ou non — les chiffres des violences perçues, déclarées et/ou subies par les femmes et par les hommes nous dressent la feuille de route du chemin qu’il nous reste à faire pour éradiquer la domination masculine, et plus loin la domination de genre. Qu’elle soit exercée par les hommes, ce qui est encore largement le cas. Ou, peut-être, dans un avenir plus ou moins lointain, par des personnes désignées comme femmes.



Ce que j’ai qualifié de double standard asymétrique (Welzer-Lang, 2005, op. cit.).

Farge Arlette, Dauphin Cécile, 1997, De la violence et des femmes, Albin Michel, Paris.

Mead Margareth, 1967, « A National Service System as a solution to a variety of National Problem » in Anderson (ed), The military Draft: Selected Reading on Conscription, Standford, Californie, Hoover Institution Press pp 429-443.

Sur 768 cas constatés. Aucune ligne spécifique ne concerne les meurtres domestiques dans les statistiques disponibles pour le grand public. Les 162 femmes tuées par leur conjoint sont des analyses secondaires des données. Criminalité et délinquance constatées en France, 2006, Données générales, tome1, 2006, Paris, La documentation française. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/074000386/index.shtml

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2006-10-05-Violences-conjugales

Le décalage entre la proportion des violences commises par des femmes (15% d’après les constats de Police) et les 25% de meurtres et tentatives de meurtres est conforme à l’hypothèse des femmes plus dangereuses que les hommes.

Singly (de) François, 2000, Libres ensemble, l'individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, coll. « Essais et Recherche ».

Dans mon étude sur les résistances masculines au changement (2005, op.cit.), nous avions remarqué de multiples violences dans les couples homosexuels. Mais, celles-ci présentaient des critères relativement différents aux violences des couples hétérosexuels.

Bourdieu Pierre, 1998, La Domination masculine, Paris, Seuil, coll. « Liber ».

 

 
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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 09:10
On me questionne souvent sur les hommes battus
Voici un article à paraître..
en deux post, au vu des contraintes d'over-blog

Les hommes battus (1)

 

Résumé :

Les débats autour des « hommes battus », sont un bel analyseur des questions de genre. Et des nouveaux problèmes que soulèvent les violences domestiques faites aux femmes. Mais plus loin, à notre époque marquée par une victimologie aigue qui tend à inhiber les débats en termes de domination masculine, la question des « hommes battus » pose clairement le problème du genre. Et de la violence symbolique qui structure nos représentations et pratiques du masculin, et du féminin.

Après une présentation commentée des chiffres disponibles concernant les hommes battus, cet article essaie d’en comprendre le sens.

 

 

MC : Hommes battus, violences conjugales, masculin, domination masculine, victimologie

 

 

Daniel Welzer-Lang

Professeur de sociologie

LISST-CERS (UMR CNRS 5193)

Université Toulouse Le-Mirail

dwl@univ-tlse2.fr

 


 

 

Les hommes battus

 

Il n’y en a pas un pour cent, et pourtant, ils existent…

Léo Ferré[i]

 

Serpent de mer de la problématique violence conjugale, les débats autour des « hommes battus », sont un bel analyseur des questions de genre. Et des nouveaux problèmes que soulèvent ce que j’avais l’habitude de penser comme le dernier obstacle à l’égalité entre les hommes et les femmes, c’est-à-dire les violences domestiques faites aux femmes. Mais plus loin, à notre époque marquée par une victimologie aigue qui tend à inhiber les débats en termes de domination masculine, la question des « hommes battus » pose clairement le problème du genre. Et de la violence symbolique qui structure nos représentations et pratiques du masculin, et du féminin.

Après une présentation commentée des chiffres disponibles concernant les hommes battus, cet article essaie d’en comprendre le sens. Cette réflexion s’inscrit dans mes travaux actuels qui traitent des transitions vers l’égalité des sexes, tant du côté des utopies que des formes de résistances genrées au changement[ii].

 

 

Des chiffres qui font débats

Avant d’être une réalité dont nous allons analyser les atours et les contours, les hommes battus sont d’abord une notion historique fortement débattue.

 

Quelques rappels :

— En 1978, aux Etats-Unis[iii], Suzanne Steinmetz appartenant à l'équipe de sociologues dirigée par Strauss[iv] explique que « le crime le plus sous-estimé n'est pas la femme battue, mais le mari battu ». Dès 1977, elle proclame que 250 000 maris américains seraient battus par leur femme chaque année. Daley Pagelow explique comment Steinmetz a obtenu ces résultats à partir d'une enquête de victimisation. C'est-à-dire un sondage où l'on demande aux personnes si elles ont ou pas été victimes de violences, avec tous les biais possibles liés à ce type d'enquête notamment ceux liés aux rapports sociaux de sexe. En interrogeant 57 (cinquante-sept) couples avec deux enfants, elle obtient 4 hommes autoproclamés victimes de violences, ce qui rapporté à 100 000 couples et multiplié par 47 millions de familles américaines, aboutit à 250 000 hommes battus. Un ensemble de publications scientifiques font état de ses travaux[v].

La presse non spécialisée s'empare alors de ces chiffres et du Time Magazine au Chicago Daily News, titre "le mari plus battu que l'épouse". Les chiffres vont allègrement se transformer pour aboutir, de l'autre côté des Etats-Unis (le Miami Herald), à 12 millions de maris battus[vi].

Autrement dit, on ne peut scientifiquement s'appuyer sur les travaux de Suzanne Steinmetz pour affirmer un quelconque pourcentage de maris battus, mais on peut remarquer que la presse est friande de preuves apportées sous des couverts scientifiques pour montrer une pseudo symétrie entre hommes et femmes battu-e-s. Quitte lorsque les chiffres n'existent pas ... à les inventer.

 

— En France, les premiers articles sur les « femmes battues » datent de 1977[vii]. Très vite, et afin de minimiser un phénomène qui apparaissait complexe et massif, des voix se sont fait entendre pour dire que les hommes aussi sont battus. Et surtout pour symétriser ces notions. Pour la première campagne d’Etat sur les violences faites aux femmes en 1990, menée alors par Michèle André, une commission d’ « expert-e-s » (dont je faisais partie) a estimé le phénomène. Au vu des études européennes, de nos propres pratiques d’accueil de femmes violentées, d’hommes violents et d’hommes battus, les « expert-e-s » avaient estimé à l’époque qu’une femme sur dix était violentée, et que 1% des hommes subissaient le même phénomène.

 

— Systématiquement, depuis 1990, la plupart des associations de pères divorcés, les groupes masculinistes[viii], arguent sans preuve que le nombre d’hommes battus est égal à celui des femmes battues. Ils invoquent le tabou qu’ont les hommes d’en parler pour justifier leur absence des statistiques. En fait, comme pour certaines militantes adeptes de la maternitude[ix] — cette résistance féminine aux changements et à la disparition du genre — ils confondent problématique parentale et violences domestiques.

Depuis quelques années, ces mouvements invoquent en Europe les écrits de Sophie Torrent[x] pour justifier scientifiquement leurs propos. En réalité, ce mémoire qualitatif[xi] de fin de cycle de travail social donne la parole à quelques hommes violentés. Et rien de plus. En tout cas, il n’est pas possible d’en tirer une quelconque conclusion sur l’ampleur du phénomène.

 

— En 1999, Statistiques Canada réalise une l’Enquête sociale générale sur la violence conjugale envers les hommes et les femmes au Québec[xii]. L’enquête a été réalisée auprès de 11 607 hommes et 14 269 femmes. Les résultats sont exposés dans le tableau suivant :

 

Taux de prévalence de la violence conjugale, Canada, 1999

Gravité de la violence

 

Taux annuel

Taux sur cinq ans

 

homme

femme

homme

femme

Victime avec conjoint actuel

17

17

40

36

Violence mineure

 

 

21

24

Violence grave

 

 

19

12

 

 

 

 

 

Victime avec ex-conjoint

17

25

94

108

Violence mineure

 

 

26

35

Violence grave

 

 

68

73

 

 

 

 

 

Victime avec conjoint actuel ou ex-conjoint

19

22

61

70

Violence mineure

 

 

25

31

Violence grave

 

 

36

38

Sources : Laroche, 2003 : tableau 3.8, p. 69; Laroche, 2004 : tableau 1, p. 6.

Lire 22% des femmes, et 19% des hommes déclarent avoir été victimes de violence (graves ou mineures) sur une année.

 

 

Denis Laroche, auteur de l’étude en conclue :

• des taux de prévalence de violences conjugales subies similaires pour les hommes et les femmes;

• des proportions semblables de victimes de la violence grave chez les hommes et les femmes;

• une évolution comparable des taux de prévalence selon l’âge chez les hommes et les femmes;

• l’association des conséquences physiques à la violence grave et à un nombre élevé d’événements, tant chez les hommes que chez les femmes;

• un nombre nettement plus grand de femmes que d’hommes font état de conséquences physiques par suite de violence conjugale, telles que des blessures, le fait d’avoir reçu des soins dans un hôpital ou des soins et le suivi d’un médecin ou d’une infirmière, ou l’interruption de leurs activités quotidiennes.

 

On imagine aisément l’émoi provoqué par des tels résultats. Ils seront critiqués — sur la méthode : utilisation des échelles des tactiques de conflits (Conflict Tactics Scales de Murray) A. Straus. Même si celle-ci a été modifiée pour l’étude. — Et sur le fond : « Les données de l’Enquête sociale générale, 1999 (ESG) de Statistique Canada […] font état de taux de prévalence de la victimisation des hommes et des femmes en contexte conjugal qui sont très près l’un de l’autre. Ceci est parfois interprété comme étant révélateur d’une symétrie des sexes dans la violence conjugale. Pourtant, après une analyse plus approfondie des données, on constate que ce n’est pas le cas » écrit ainsi le Conseil de Statut de la femme du Québec[xiii].

 

 

— En France l’enquête pionnière dirigée en l’an 2000 par Maryse Jaspart auprès de 6970 femmes[xiv] n’a pas interrogé les hommes. L’enquête montrait qu’une femme sur dix (10%) était violentée en France, et qu’une femme sur vingt (5%) était victime de violences physiques[xv].

 

— Enfin signalons la publication récente par l’Insee d’un article intitulé : « Les violences faites aux femmes »[xvi] par Lorraine Tournyol du Clos, (Institut national des hautes études de sécurité), et Thomas Le Jeannic (division Conditions de vie des ménages, Insee). A partir de l’enquête intitulée « Cadre de vie et sécurité » réalisée en 2007 par l’Insee, en partenariat avec l’Observatoire national de la délinquance auprès de 17 500 ménages et individus, les auteur-e-s nous apprennent que « 3 %des femmes de 18-59 ans ont subi en 2005-2006 des violences physiques de la part d'un membre du ménage contre 1,6 %des hommes ».

 

 

Tableau 1

 

 

Les victimes de violences selon le sexe

 

 

 

 

en %

 

Femmes

Hommes

Violences au sein du ménage

 

 

Violences physiques

3,0

1,6

Viol

0,7

0,2

Violences physiques ou viol

3,3

1,7

Violences en dehors du ménage

 

 

Agressions physiques

2,5

3,3

Viol

1,5

0,5

Agressions physiques ou viol

3,4

3,5

Autres agressions sexuelles

 

 

 Baisers, caresses ou autres gestes déplacés

5,9

1,3

 Exhibition sexuelle

3,6

1,6

Vols

 

 

 Vols avec violence

0,8

1,4

 Vols sans violence

3,3

3,6

Agressions verbales

 

 

 Menaces

5,5

6,9

 Injures

16,9

14,6

Lecture : 3 % des femmes de 18-59 ans ont subi en 2005-2006 des violences physiques de la part d'un membre du ménage contre 1,6 % des hommes.

Champ : individus de 18-59 ans.

Source : Insee, enquête Cadre de vie et sécurité 2007.

 

Autrement dit, les hommes violentés représenteraient 35% des personnes subissant des violences de la part de leur conjoint.

 

Les chiffres sont étonnants. En tout cas, en compilant ces données, en relisant les textes qui les présentent, j’ai été très surpris.

Reste, aussi objectivement que possible, à essayer d’en comprendre le sens. Pour l’instant, les analyses qui s’intéressent aux hommes battus oscillent entre un populisme aigu [les hommes sont aussi battus que les femmes] et un misérabilisme sévère qui explique que les hommes battus n’existent pas. Que seules les femmes subissent cette forme d’oppression domestique.

 



[i] Cette citation de Léo Ferré ne concernait pas les hommes battus, mais… les Anarchistes… [Ferré, 1970]. Ce clin d’œil vise à montrer que, pour les hommes battus comme pour les Anarchistes, ce n’est pas forcément le petit nombre d’individus qui empêche un phénomène d’exister socialement.

[ii]Welzer-Lang Daniel, 2007, Utopies Conjugales, Paris, Payot ; Welzer-Lang Daniel, 2009, Nous les mecs…, Paris, Payot ; Welzer-Lang Daniel, Le Quentrec Yannick, Corbière Martine, Meidani Anastasia, 2005 : Les hommes : entre résistances et changements, Lyon, éditions Aléas.

 

[iii] Mildred Daley Pagelow, the « Battered husband syndrome : social problem or much ado about it » in Marital Violence, London, Johnson Norman, ed. 1985, pp. 172-195. L'article entier est consacré à déconstruire l'affirmation de Steinmetz.

[iv] M. A. Strauss, R. Gelles, S. Steinmetz, 1980, Behind closed doors : violence in the american family, New-York, Doubleday.

[v] S. Steinmetz, "Wifebeating, husbandbeating - a comparison of the use of physical violence between spouses to resolve marital fights", in M. Roy (ed.), Battered Women, New-York, Van Nostrand Reinhold, 1977, pp. 63-72 ; S. Steinmetz, "The battered husband syndrome", Victimology, vol. 2, no. 3/4, 1975. pp. 499-509 ; S. Steinmetz, "Women and violence : victims and perpetrators", American Journal of Psychotherapy, vol. 34, no. 3, 1980, pp. 334-50.

[vi] Voir la liste de ces journaux dans Welzer-Lang, 2005, Les hommes violents, Paris, Payot, pp 317 et 428-429.

 D'autres critiques méthodologiques sont apportées dans : E. Pleck, JH. Pleck, M. Grossman P.P. Bart "the battered date syndrome : a comment on Steinmetz 's article, Victimology, Vol. 2, n° 2/3, 1978, pp. 680-683.

[vii] Hanmer Jalna, 1977, Violence et contrôle social des femmes in Questions Féministes, n° 1, pp. 69-90.

[viii] Après avoir été utilisé pour désigner les hommes qui réfléchissaient aux transformations des masculinités en accord avec le féminisme, ce terme désigne aujourd’hui des individus et des groupes réactionnaires, i.e. qui s’opposent à la reconnaissance de la domination masculine.

[ix] La maternitude considère « normal » et « « naturel » que les femmes (car potentiellement mères) s’occupent de l’élevage des enfants. Et ce, au détriment des pères, surtout après une séparation. Cette conception renvoie à une vision naturaliste de la division hiérarchisée des sexes. On en sait les conséquences en termes d’oppression des femmes ! Voir à ce propos les écrit de Christine Delphy : 2001, L'Ennemi principal, t.II : Penser le genre, Paris, Syllepse.

[x] Sophie Torrent, 2003, L’homme battu, Un tabou au coeur du tabou, Éditions Option Santé. Ce livre est l’édition d’un mémoire réalisé au Département de travail social et des politiques sociales de l'Université de Fribourg (Suisse).

[xi] « En se basant sur le témoignage d'hommes reconnus violentés », dit la 4ème de couverture. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une étude quantitative comme le laisserait supposer certains écrits. Et encore moins d’une thèse universitaire.

[xii] Institut de la statistique du Québec. La violence conjugale envers les hommes et les femmes au Québec et au Canada, 1999, Québec, 2003. Voir aussi : Laroche Denis, « Prévalence et conséquences de la violence conjugale envers les hommes et les femmes », Présentation au congrès international Paroles d’hommes Montréal, 23 avril 2005. http://www.stat.gouv.qc.ca/publications/conditions/violence_h-f99.htm

[xiii] Conseil du Statut de la femme, Ampleur et nature de la violence subie par les femmes et les hommes : analyse sur quelques statistiques sur la violence conjugale, Québec, Février 2005. www.csf.gouv.qc.ca/telechargement/publications/RechercheViolenceFemmeHommeStat.pdf

Dans ce document, à côté d’arguments bien construits, on trouve aussi des vraies perles qui fleurent le naturalisme des temps anciens: « Un coup de poing ou un coup de pied donné par un homme comporte un risque de blessures plus élevé que s’il est donné par une femme. Or, cet acte, toujours classé comme grave, pourrait éventuellement être considéré comme de la violence mineure si donné par une femme » (page 12).

Voir aussi : Brodeur Normand, 2003, « Le discours des défenseurs des droits des hommes sur la violence conjugale, Une analyse critique », Service social, Volume 50, numéro 1, p. 145-173. http://www.erudit.org/revue/ss/2003/v50/n1/006925ar.html

[xiv] Jaspard Maryse (dir) et alii, 2003, Les violences envers les femmes en France, Paris, La Documentation française.

[xv] Sur la contestation des chiffres avancés et les précisions concernant les violences physiques, voir l’article : Lebras Hervé, Iacub Marcela « homo mulierilupus ? » in Les temps modernes, n°623, pp 112-134, 2003. Si l’on accepte les critiques de Iacub et de Le Bras, ce sont toutefois près de 422 000 hommes qui auraient été violents l’année dernière avec leurs compagnes en France.

[xvi] Insee première, N° 1180, février 2008

 
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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 05:28

à l'occasion de l'anniversaire de la loi SArkhozy sur la prostitution, il m'a semblé interessant de mettre cet article en ligne

Une réaction aux lois Sarkhozy
Quand le sexe travaille
ou
Une loi peut en cacher une autre…
Daniel Welzer-Lang
Sociologue, Université Toulouse Le Mirail

(Ce texte a été publié en 2002 dans la revue Travailler, n° 9, 2002, pp. 207-222)

La sortie du « rapport européen inachevé sur les violences faites aux femmes dans les activités et métiers liés à la sexualité masculine »(1) est l'occasion d'essayer de faire le point sur quelques aspects peu abordés du débat actuel sur la prostitution.

Remarquons d'abord que de nombreuses personnes qui abordent aujourd'hui cette question, y compris à travers des tribunes libres dans les médias, le font sans connaissances réelles de ce milieu, et sans s’appuyer non plus sur des études empiriques. Tout se passe aujourd'hui comme si les valeurs morales ou politiques de chacun-e faisaient office de connaissances suffisantes pour débattre et pour décider du sort de milliers de prostitué-e-s de rue.

Dans le cadre du programme Daphné (programme d'actions préventives de la Communauté Européenne visant à lutter contre la violence envers les enfants, les jeunes gens et les femmes), nous avons étudié le travail du sexe en France, en Belgique et en Espagne. Pour ce faire, nous avons volontairement mis de côté le travail sexuel exercé dans la rue (prostitution) pour nous centrer sur les formes discrètes (et parfois secrètes) des services sexuels proposés dans ces pays.


Dans le cadre de cette étude que j'ai dirigée, 56 entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de femmes, d'hommes, de transgenres, personnels déclarés ou non, officiant dans les sphères du commerce du sexe. Ces entretiens ont été enrichis de multiples observations directes dans les salons de l'érotisme, dans les nouveaux bordels espagnols, dans les divers commerces urbains (sex-shops, saunas et clubs échangistes, peep-shows, saunas et sex-clubs gays, soirées privées, cinémas pornos, vidéo-stores, etc.), et de l’ethnographie prolongée d’une entreprise française de cybersexe (téléphone rose principalement).
Précisons que cette étude fait suite à nos travaux sur la prostitution de rue à Lyon, travaux qui ont abouti à la création de Cabiria (une action de santé communautaire menée au sein de la communauté prostitutionnelle (Welzer-Lang, Mathieu, Barbosa, 1994)), et aux quatre années d'études sur l'échangisme qui ont permis de créer en France l'association « Couples Contre le Sida » (Welzer-Lang, 1998, 2001).

J'aimerais reprendre en partie les débats actuels sur la prostitution à la lumière de ce que nous apprend cette étude :


1/ Des prostituées de rue, minoritaires, otages des débats.
Notre étude est d'abord quantitative, nous n'avons pas compté exactement l'ensemble des personnes qui travaillent de manières tout à fait ordinaires et régulières dans le commerce du sexe ; ni d'ailleurs celles qui sont embauchées « au noir ». Pourtant, tout nous pousse à poser l'hypothèse qu'aujourd'hui en France, le nombre des prostitué-e-s de rue est inférieur à celui des personnes qui travaillent régulièrement dans le commerce du sexe et sont, de ce fait, déclarées à l'URSAAF et aux ASSEDIC.
Autrement dit, le débat actuel est tronqué et il serait temps d'élargir nos réflexions à l'ensemble des activités et commerces destinés à satisfaire les désirs sexuels masculins (le commerce à destination des femmes clientes ou consommatrices existe, mais il est naissant, et — encore ? — extrêmement réduit) [voir note à la fin].

La prostitution, d'autres chercheur-e-s l'ont montré, est difficile à circoncrire, comme il est par ailleurs complexe d'en cerner les contours exacts. Non seulement celle-ci ne peut être limitée à la rue, car d'autres établissements proposent aussi des pénétrations tarifées, mais surtout, la question est de savoir quand elle commence. Faut-il qu'il y ait pénétration ? Doit-on affecter les orifices corporels pénétrés de coefficients de valeur spécifiques ? Est-il profondément différent de payer une structure (club échangiste, téléphone rose, sex-club gay) ou une personne (prostituée, escorte…) pour satisfaire ses désirs de « sexualités récréatives », autrement dit une sexualité déconnectée de la conjugalité et des problématiques reproductives ?
Ne pourrions-nous pas nous accorder pour prendre la question à l'endroit ? Des hommes, socialisés comme hommes, c'est-à-dire comme dominants dans les rapports hommes/femmes, ont appris qu'il était possible de forcer et/ou payer pour vivre leurs sexualités, et ceci avec des femmes aussi bien qu’avec des hommes. En cela la prostitution et le travail du sexe sont liés à la domination masculine et à sa conséquence : la division socio-sexuée de la population ; et l’arrivée croissante de femmes clientes, un signe de l’affaiblissement de cette domination masculine. Quitte d’ailleurs à activer d’autres domination, notamment les divisions entre riches pays du nord et pays du sud où les femmes n’ont souvent que les activités de domesticité (travail domestique, prostitution) pour travailler illégalement.

Mes travaux précédents (2000) montrent comment les garçons sont socialisés en hommes de manière sexiste et homophobe dans ce que j'ai appelé, en référence aux travaux de Maurice Godelier, la « maison-des-hommes ». Dans les espaces mono-sexués (cours d'école, clubs de sports, cafés…) les garçons, à l'abri du regard des femmes, apprennent à être de « vrais » hommes, donc différents des femmes et des hommes qui ressemblent aux femmes. Dans cette « maison-des-hommes », dès le plus jeune âge, avant même la puberté, en feuilletant (ou en visionnant) de la pornographie, les garçons sont socialisés en clients. On leur apprend qu'il est normal, en payant (une revue ou la location d'une cassette), de s'exciter devant des femmes qui n'appartiennent pas à leur sphère affective, on leur montre les parties sur lesquelles ils doivent exercer leur érotisme, et on leur fait croire que ces femmes « aiment cela ». Dans le groupe des pairs, les garçons sont donc éduqués à la polygamie et/ou à la multisexualité, dans lesquelles des femmes payées viennent satisfaire leurs désirs.
Dans ce contexte, comment et pourquoi limiter les débats aux seules prostituées de rue ?
 

Un commerce en extension
Schématiquement, aujourd'hui le commerce du sexe et le travail sexuel s'organisent autour de trois pôles, dont chacun, à l'image d'autres secteurs du commerce mondial, montre une concentration de capitaux, de moyens et une captation de clientèles.
1/D'une part, reste bien sûr la prostitution. Celle-ci s'exerce dans la rue ou dans des établissements.
Dans la rue coexistent des femmes qui ont su prendre leur indépendance par rapports aux macs, des hommes prostitués en hommes ou en femmes, et des femmes victimes du trafic. C'est le secteur le plus connu de nos jours.

Dans les nouveaux bordels, dont nous avons présenté la version espagnole dans notre étude, officient un nombre important de travailleuses du sexe (de 20 à 50 pour les plus petits à 150 pour les plus grands). L'entrée (payante) dans la salle/bar de rencontre, la restauration servie aux femmes prostituées, la location du téléphone portable, les services d'un coiffeur (ou d'une coiffeuse), sont autant de services vendus par les « propriétaires d'hôtels» aux hommes clients et aux travailleuses du sexe. Ces « propriétaires » ont investi dans des locaux modernes, souvent neufs, érigés à la périphérie des villes, près des centres commerciaux ou des concentrations industrielles, et ils rentabilisent leurs mises en exploitant (au sens littéral du terme) le travail du sexe fourni par les prostituées. Devant la modernité que représente un grand bar où des femmes, souriantes, pas farouches et… en tenue légère, proposent leurs services à tout client qui le désire, et ceci pour un prix fixe (de 45 à 60 euros) perçu par l'établissement ; devant un lieu où l'on sort en bandes d'hommes, où les compagnes ne peuvent savoir qui, dans le groupe des conjoints, « est monté » et qui, par fidélité, est resté au bar (l'accès de l'établissement est interdit aux non-prostituées), le succès est garanti. Ces nouveaux bordels en voie de reconnaissance obligent les anciens clubs à fermer ou à se transformer.
 

2/ La concentration des petits commerces dans les salons de l'érotisme
Les salons de l'érotisme (quelles qu'en soient les appellations exactes), très populaires en Belgique et naissants en France, sont une forme intéressante à analyser. Ces salons associent — dans une proportion qui varie d’une organisation  à l'autre : • des formes traditionnelles du commerce du sexe (sex-shops, lingeries érotiques, strip-teases, théâtres érotiques…), • des producteurs nationaux ou européens (revues pornographiques ou érotiques, vidéo-pornos, sites webs, vendeurs de piscines, de jacuzzi, de produits divers, lignes de rencontres) • des commerçants locaux ou régionaux (clubs échangistes, saunas, sex-shops, sex-clubs, parfois des discothèques grand public [voir infra ], des créateurs et créatrices divers-e-s et varié-e-s (body painting, piercing, tourneurs sur bois, peintres, vidéastes…). On y trouve aussi des stands de prévention SIDA. Outre les métiers, les activités, les « petits boulots » liés directement à la sexualité masculine, ces salons génèrent aussi un ensemble d'emplois « ordinaires », allant de la « dame-pipi » aux agents de sécurité, en passant par les serveurs et serveuses, mais les métiers exercés dans ces lieux particuliers sont alors soumis à des contraintes et à des "pollutions" spécifiques.
Organisés par des sociétés possédant de gros capitaux, ou par des agglomérations de petits commerçants qui s'associent pour faire vivre ces événements, ces salons sont une forme actuelle de concentration de moyens visant à quitter l'éparpillement qui sous-tend en général l'implantation des petits commerces dans les espaces urbains. Les salons de l'érotisme sont la forme fédérative actuellement la plus accomplie d'exposition du commerce du sexe en dehors de la prostitution.
Les performances artistiques annoncées, la présence de porno-stars et les campagnes de publicité massive amènent une quantité importante de clients : jeunes mâles en bandes, couples homme/femme (des plus jeunes aux plus âgés), quelques rares femmes seules, quelques groupes de jeunes femmes et beaucoup d'hommes seuls. D'après nos comptages (empiriques), les femmes (travailleuses du sexe comprises) représentent entre 20 et 40% du public suivant les jours et les heures.

3 / Le cybersexe
On connaissait le minitel rose en France, on connaît aujourd'hui le téléphone rose, les chaînes de TV-sex, les échanges par Webcam. Nous avons été surpri-e-s de découvrir aux portes de notre université une entreprise de cybersexe où officiaient 500 salarié-e-s, dont environ 200 (surtout des femmes) comme animatrices ou animateurs de téléphone rose. Côtée en bourse, cette entreprise a un chiffre d'affaires équivalent à 3,5 fois les crédits européens destinés à lutter contre les violences faites aux femmes. Le sexe par téléphone ou Internet, le sexe virtuel n’est pas virtuel pour l'ensemble des animatrices et animateurs, qui, payé-e-s au SMIG, doivent répondre aux sollicitations des clients tarifés à la minute ou à la communication. Dans cette entreprise, tout en signant un contrat de travail où elles/ils s'engagent à ne pas émettre des « messages à caractère violent ou pornographique, des messages susceptibles de porter atteinte au respect de la personne humaine et de sa dignité, de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la protection des enfants et des adolescents », les salarié-e-s sont incité-e-s en permanence à satisfaire sexuellement les clients qui eux, composent un numéro de téléphone pour rencontrer, la publicité le leur promet, de « vraies salopes qui aiment tout ».

- Porosité des frontières
Je viens de le signaler, des discothèques ordinaires sont également présentes dans les salons de l'érotisme. Il y a aussi de plus en plus de cages à barreaux (pour des exhibitions) dans ces mêmes discothèques qui annoncent, comme d’autres aussi le font par flyers interposés, des shows, des strip-teases…
Dans les années 90, nous avions d'une part trois pôles qui organisaient autour d'eux les activités du commerce du sexe : —la prostitution, de rue ou en établissement — les clubs de rencontre à vocation sexuelle : clubs échangistes, backrooms gays, saunas…— les petits commerces : cinéma porno, sex-shops… D'autre part, nous avions les activités de loisirs : bals, discothèques, clubs de sports, etc. Boîtes de nuit et discothèques rassemblaient la jeunesse en quête de rencontres affectives et/ou sexuelles dans des jeux de drague traditionnels. Ces deux types d'espace étaient clairement et nettement différenciés.
Aujourd'hui, nous assistons à une porosité croissante des frontières entre commerce du sexe et commerce de loisirs nocturnes, comme entre les différentes formes du commerce du sexe elles-mêmes. Non seulement les clubs échangistes ou les backrooms gays ont quitté la semi-clandestinité pour apparaître souvent dans les médias, mais en plus, les boîtes de nuit affichent aujourd'hui des prestations et des équipements qui étaient auparavant spécifiques aux commerces du sexe.


Des demandes en évolution, des sexualités récréatives en extension
Le commerce du sexe change, mais il n'est pas le seul. La place qu'occupe la sexualité dans les modes de vie est aussi en évolution. On peut sans doute faire l'hypothèse que l'extension actuelle du commerce du sexe a aussi pour origine les différents mouvements, concordants et contradictoires, qui prennent eux-mêmes leur source dans les modifications des modes de vie, dont la sexualité et le travail du sexe sont les miroirs à peine déformants.

Il n'y a pas si longtemps, le commerce du sexe s'ancrait essentiellement dans la prostitution, qui correspondait classiquement à une forme de gestion dichotomique et patriarcale des désirs sexuels masculins. D’un côté la femme légitime, de l'autre la femme maîtresse ou prostituée, payée, chargée de satisfaire les désirs sexuels ; une femme  — qui pouvait d'ailleurs être parfois un homme —  spécialement affectée de vertus érotiques. Les valeurs morales, notamment l'association de la sexualité au sale, au désordre, favorisaient cette séparation entre affects conjugaux et familiaux avec les femmes respectables, mères des enfants, et sexualité libidinale avec d'autres ; même si toutes les relations avec les personnes prostituées n'étaient pas — notamment pour les clients réguliers — dénuées d'affects.
Dans les dernières décennies, le travail du sexe hors prostitution de rue a, en partie, remplacé les formes classiques de prostitution. Ainsi, le nombre de prostitué-e-s de rue a chuté depuis une vingtaine d'années. Remarquons d'ailleurs que les jeunes femmes prostituées victimes de traite des femmes et originaires d'Afrique ou des anciens pays de l'Est sont venues compenser le déficit en femmes jeunes dans la pyramide des âges sur le trottoir. Rappelons qu'en 1992, lors de notre étude sur la prostitution lyonnaise, 50 % des femmes qui exerçaient sur le trottoir de Lyon avaient plus de 40 ans, et 20 à 25 % d'entre elles, dépassaient la cinquantaine. De plus, une personne prostituée en femme sur trois était en fait un homme de naissance. Ce sont eux, elles, que nous avons qualifié-e-s de transgenders (transgenres).
Ce constat n'explique pas pour autant toute l'extension actuelle des territoires liés au travail du sexe.

Lors de notre étude sur l'échangisme, nous avions déjà noté la brèche que représentait cette pratique dans la division sexuelle vécue dans les couples hommes/femmes ; brèche doublée d'un essai d'imposer aux femmes l'érotisme sexiste en usage dans la pornographie.
La famille, devenue plus relationnelle  (Durkheim, 1921, De Singly, 1996), est en perpétuelle évolution. Confrontée ces dernières décennies aux récusations féministes de la domination masculine, à la remise en cause des rapports sociaux de sexe qui construisent les couples, elle a même vu récemment ses bases hétérosexistes et homophobes contestées par les mouvements gay et lesbiens. La lente émergence de l'individu-e, qui constitue le grand tournant des années 60, est consubstantielle avec l'entrée du désir sexuel dans la famille ; pour les hommes comme pour les femmes. Poursuivant la diffusion du dispositif de sexualité dans la famille (Foucault, 1976), une multiplicité de modèles sont apparus, dont l'échangisme n'est qu'un pôle émergent, comme le sont d'ailleurs aujourd'hui au Japon les couples « sans sexe » qu'évoque la sociologue Chizuko Ueno (1995). Multirelationnalité sexuelle et non-sexualité conjugale sont les deux extrêmes d'une pratique qui s'étend et se diversifie.
Ces sexualités sont alors confrontées aux rapports sociaux de sexe qui les construisent et leur donnent sens. A côté d'une majorité de femmes qui expliquaient aux chercheur-e-s il y a une dizaine d’années qu'elles fréquentaient les lieux échangistes sous contrainte, pour faire plaisir à leur conjoint ou pour avoir la paix, apparaissent aussi d'autres femmes qui ne veulent plus limiter leur imaginaire érotique aux schèmes diffusés par la série Harlequin. Ce sont d'ailleurs les mêmes qui aujourd'hui s'insurgent contre l'obligation qui leur est faite de pénétrer en jupe dans ces lieux dits d'« extrêmes libertés ». L'émergence de ces sexualités féminines est aussi concomittante avec la production érotique ou pornographique réalisée par des femmes.
Dans le même temps, de plus en plus de personnes, hommes ou femmes, vivent seules, que cette forme de vie soit considérée comme un choix ou non. Il est alors tentant pour elles de recourir à des formes de rencontres affectives et/ou sexuelles proposées par le commerce du sexe, Internet compris.

Les clients et les consommateurs
Le Ministre de l'Intérieur veut aujourd'hui criminaliser les clients. De toute part sourdent des bruits et des rumeurs sur les clients, ces « affreux aux sièges enfants dans les voitures » qu'on nous dépeint dans un arc-en-ciel de clichés, tous plus faux les uns que les autres.

Nos observations, effectuées tant sur le trottoir que dans les autres lieux de travail du sexe, sont concordantes.
Ces dernières années, nous avons assisté à un double mouvement. D'une part la désaffection de certains hommes pour la prostitution (le nombre de jeunes gens qui déclarent avoir été initiés sexuellement par une prostituée est aujourd'hui résiduel (ACSF, 1993)) et les rencontres sexuelles plus faciles ; d'autre part une partie significative des clients, notamment pour ceux des classes moyennes et supérieures, a quitté le trottoir au profit d'autres formes de travail du sexe. Récriminations contre le peu de professionnalisme des nouvelles prostituées, intériorisation du sentiment d'insécurité et du stigmate associé aujourd'hui aux clients (des hommes incapables de draguer), se conjuguent pour pousser les clients à devenir des « consommateurs de sexe ».  Sans même évoquer ici le confort des relations dans des lieux clos, chauffés, considérés comme plus sécures, il vaut mieux se déclarer « libertin » ou « non-conformiste » que client de prostitué-e-s. Tout se passe, comme le dit Lilian Mathieu (1998), comme si les hommes étaient soumis à une injonction de séduction.
Les hommes continuent à payer pour satisfaire leurs désirs sexuels, mais le commerce a depuis longtemps rapatrié dans ses escarcelles les revenus auparavant dévolus aux personnes prostituées. Et cette concurrence est terrible. Quelle personne prostituée peut-elle — ou veut-elle —, pour 40 €, offrir satisfactions sexuelles et buffet avec boisson à volonté ? En tout cas, pas les femmes victimes de trafic qui doivent « rembourser » en nature les frais de leur migration, ni celles qui ont pris leur indépendance au cours des dernières années.

Nouveaux bordels ou clubs échangistes, téléphone rose ou tourisme sexuel, la chasse  augurée par les lois en préparation [ce texte a d’abord été acrit avant l’adoption des lois Sarkozy] va contribuer encore à l'ouverture de ces lieux où le travail sexuel pourra être contrôlé, normalisé et où, in fine, les acquis obtenus par les femmes prostituées seront récupérés par le pouvoir, d'une manière ou d'une autre.

En cela la volonté qu’a Monsieur Sarkozy de pénaliser les clients des prostituées de rue comme les squatteurs et les gens du voyage, correspond bien, comme l'expliquait Eric Fassin (Le Monde, 7 août 2002)  à la (re)criminalisation des pauvres.

D'ailleurs, on ne peut qu'être frappé par les similitudes entre les discours des nouveaux propriétaires de bordels en Espagne et les arguments destinés à lutter contre la prostitution et les prostituées de rue aujourd'hui en France.
Qui propose la lutte contre le manque de sécurité et de propreté produit par la prostitution de rue ? Ce n'est pas Monsieur Sarkozy, ce sont les nouveaux propriétaires de bordels espagnols sur leur site : « Denuncia y lucha contra […]las garantías de seriedad, seguridad, limpieza e higiene…» (http://www.anela.cc/marco_presentacion.htm) !
Faut-il pour autant faire l'hypothèse qu’une loi peut en cacher une autre ? Qu'au nom du respect du voisinage, de la lutte contre les pollutions sonores et visuelles, le Ministre de l'Intérieur roule aujourd'hui pour des intérêts cachés ? Que la logique implicite de l'Etat UMP est d'offrir le travail du sexe aux nouveaux entrepreneurs du sexe dont on connaît, par ailleurs, les liens avec les réseaux mafieux, la droite et la droite extrême ?


Les violences contre les femmes
Tout au long de notre étude, nous avons été témoins et/ou confident-e-s des violences sexistes subies par les travailleurs et travailleuses du sexe.
Les violences contre les prostitué-e-s de rue  sont aujourd'hui relativement bien connues. Outre les conditions matérielles (froid, gel, pluie…), elles émanent •de l'environnement humain : violences du proxénétisme et de la traite des femmes, agressions verbales et physiques d'hommes seuls ou en bandes contre les femmes prostituées, les transgenres (les hommes prostitués en femmes), ou contre les hommes prostitués en hommes, harcèlement de certains services de police, vols et viols… Mais les violences émanent aussi du cadre social même où la prostitution est exercée : stigmate de pute (Pheterson, 2001), négation des droits élémentaires de citoyen-ne-s (droit à la santé, droit à la plainte et à la réparation), racisme des nouvelles lois et menaces contre les prostituées étrangères.
Remarquons que la nouvelle proposition de loi va étendre les conditions facilitant les violences contre les personnes prostituées en les renvoyant à la clandestinité, et/ou aux confins des villes et va étendre aussi les menaces à l'ensemble des femmes qui, par leurs tenues, pourraient être considérées comme racoleuses.

Les violences contre les personnes exerçant dans d'autres sphères du travail du sexe ne sont pas connues du tout. Là-aussi, les violences sont exercées par l'environnement. Dans les salons de l'érotisme, comme dans les lieux de sexe récréatif hétéro, nous avons ainsi recueilli beaucoup de plaintes où des jeunes femmes, travailleuses du sexe ou non, dénonçaient des formes de harcèlement de la clientèle, des employeurs/euses et des collègues. La distinction prostitution/commerce de charme, le désir des personnes travaillant dans le travail du sexe de se distancier des prostitué-e-s leur évite, en partie, les effets directs du stigmate de pute. Mais les violences sont aussi le fruit classique de l'oppression sociale qui oppose salarié-e-s et employeurs/euses : salaires minimums, travail au noir ou refus de payement, flexibilité, cadences infernales… Souvent dans les entreprises de cybersexe, les formes de contrôle exercées par les petit-e-s chef-fe-s, nous ont fait penser à l'ambiance qui régnait dans certaines manufactures textiles du XXe siècle.
D'autres violences, que nous avons qualifiées de « pollution » sont liées à la nature sexuelle du travail effectué. Non seulement certains employeurs n'hésitent pas à conseiller aux salarié-e-s de mentir à leur entourage sur la nature exacte du travail, mais quelles que soient les analyses objectivistes que l'on peut faire sur le travail du sexe, la place subjective occupée par la sexualité, la peur d'être assimilée à une pute ou à une salope poussent au silence. De plus, à qui parler ? A qui se plaindre ? Quand on est une jeune fille d'origine maghrébine, parfois même sans réelle expérience sexuelle et que l'on est payée pour faire de la porno par téléphone ? Nous avons ainsi assisté à des formes de somatisation surprenantes : perte ou prise de poids, chute de cheveux…

Ces violences sont d'autant plus difficiles à vivre que les relais traditionnels  chargés  de la protection des salarié-e-s n'ont pas encore intégré les spécificités de ce type de travail, qu'une complicité objective existe aujourd'hui entre services de régulation et employeurs/euses, que les médecins du travail ne se sont pas encore penché-e-s sur cette question. Au-delà des divergences théoriques et idéologiques, le refus d'accepter l'existence du travail du sexe, du travail sexuel, contribue à l'isolement social des travailleuses et travailleurs du sexe que nous avons rencontré-e-s.

Quant à l'hétérosexisme et l'homophobie, et dans une volonté de globaliser les offres de services payants liés à la sexualité masculine, nous avons pu aussi observer la volonté de certains responsables de salons de s'ouvrir aux communautés gays par les formes de strip-tease proposées, l'embauche d'agents de sécurité ou d'animateurs gays. Nous avons pu alors constater de visu l'efficacité de ces dispositifs contre les agressions homophobes.

L'extension de la sexualité récréative pour gays ou pour couples, l'accueil d'hommes seuls (et des femmes seules) dans les sex-clubs, ne doit pas nous faire oublier qu'à coté de la prostitution traditionnelle, s'ouvrent aujourd'hui des « nouveaux bordels » dont nous avons présenté la version espagnole. Aux anciennes formes de contraintes et de violences (aujourd'hui réprimées par les lois), le libéralisme propose une prostitution « propre », rationalisée, moderne, où les femmes sont « libres » de travailler ou non (comme nous l'ont fait remarquer avec satisfaction les propriétaires des hôtels que nous avons visités).« Le libéralisme moderne […] a promu une éthique et un idéal de liberté individuelle tout en subordonnant l'exercice de cette liberté à une soumission à des formes nouvelles et insidieuses d'autorité et à des mécanismes de contrainte de plus en plus intériorisés » nous dit David Halperin (2000 : 35). A la violence physique des anciens proxénètes se substitue la violence du libéralisme mondialisé qui exploite le différentiel de richesse entre les pays du Nord et ceux du Sud, tout en dépossédant les femmes prostituées d'une partie de leurs gains. La différence, et elle est de taille, est que cette exploitation du travail du sexe se fait au nom de la liberté individuelle. Et les clients affluent, nous avons pu le constater de visu.

Pourtant, à côté de ces violences ponctuelles, un autre type de violence apparaît dans ou autour de ce commerce.

Les résistances masculines aux changements
Mes divers travaux m'amènent à faire l'hypothèse que le commerce du sexe actuel, son utilisation massive par des hommes, est aussi une forme de résistance masculine aux changements, une forme de vengeance pour certains hommes qui n’arrivent plus à trouver dans les rapports sociaux de sexe ordinaires les femmes dont ils disent avoir besoin ; ou qui refusent les propositions de changements exprimées par des femmes qui veulent bien s'amuser dans la sexualité, mais en en négociant aussi les modalités. Pour des hommes, des mâles, qui n’arrivent plus à vivre de la manière dont on les a socialisés comme hommes traditionnels, c’est une forme d’exutoire d’une sexualité masculine très hétérocentrée. Quand la violence institutionnelle du mariage ou les rencontres ordinaires ne garantissent plus la mise à  disposition de femmes soumises aux désirs masculins, la libre-adhésion de femmes payées pour ces tâches vient les remplacer.

Bien sûr, on ne peut réduire tout le commerce du sexe, toute la production érotique et pornographique à cela. On peut m'objecter que dans la pornographie actuelle — ou en même temps que la pornographie — des femmes, dont certaines se réclament du féminisme (le féminisme pro-sexe), écrivent, tournent, que d'autres essaient d'utiliser la pornographie comme outil libératoire (Ovidie, 2002). Cela est incontestable, et dans le cadre de cette étude, nous en avons même interviewé certaines. La création pornographique est aussi un enjeu de luttes au sein duquel des femmes critiquant sexisme, misogynie et patriarcat, revendiquent d'autres paroles, d'autres places et un statut de créatrices à part entière. A l'inverse d'Ovidie (2002 : 166), nous pensons même que les écrits et publications de Catherine Breillat, Virginie Despentes, Annie M. Sprinkle, Ovidie.… font tendance. En opposant une parole et des fantasmes pornographiques pensés, écrits, voire diffusés par des femmes, en prônant une alliance entre créatrices et travailleuses du sexe [Quarante raisons pour lesquelles les putes sont mes héroïnes par Annie M. Sprinkle, http://www.travaildusexe.com/?q=heros] et pour d'autres raisons (le refus de l'homophobie, de la victimologie, etc.) elles revendiquent s'opposer objectivement aux tendances pornographiques qui réduisent les femmes à leurs seuls orifices. Sans vouloir jeter l'opprobre sur leurs productions, force est de constater le peu de clients rencontrés qui reprennent à leur compte ces discours libératoires ; y compris parmi les fans d'Ovidie.
Autrement dit, mon hypothèse sur le succès actuel du travail du sexe et de la pornographie comme résistance masculine à vivre des rapports plus égalitaires avec des  femmes, voire comme vengeance de certains hommes contre les positions féministes qu'adoptent de plus en plus de femmes, ne doit pas être confondue avec la condamnation systématique de l'érotisation des corps, de leurs mises en scène. Nous ne saurions confondre notre position de chercheur-e-s empiriques associé-e-s aux luttes contre les violences faites aux femmes, à une position citoyenne d'entrepreneur-e de morale.

Les débats actuels : manichéens et mal posés
Le camp progressiste est divisé, parfois même au nom du féminisme et du droit des femmes. Quand je parle du camp progressiste, je ne pense évidemment pas au Ministre de l'Intérieur, ni à ceux, celles, associations catholiques, familialistes ou autres qui ont lutté contre l'avortement, le pacs… Je ne saurais oublier qu'une partie des mouvements catholiques a adhéré récemment au féminisme. Je me souviens encore de cette lettre d'une présidente d'association reçue en 1994/1995 : « Notre association a aujourd'hui décidé d'adhérer au féminisme… Vous n'êtes pas sans savoir que deux positions existent sur la prostitution…Veuillez nous faire savoir par retour de courrier dans quel camp vous vous situez… ». Le féminisme est aujourd'hui pluriel. Il serait bon de ne pas l'oublier, de ne pas « jeter le bébé et l'eau du bain en même temps » !

Au terme prostitution, le Dictionnaire critique du féminisme (2001) propose deux définitions : l'une centrée sur la prostitution comme violence paradigmatique contre les femmes (Legardinier, 2000), l'autre traitant de la prostitution comme travail et stigmate (Pheterson, 2000). A la lumière de mes études et de mon expérience d'autres formes de violences (Viol, violence domestique, violences en prison, traite des femmes…), ma position personnelle est  que ces deux définitions sont justes et légitimes. Qui oserait prétendre que la prostitution et le travail du sexe ne sont pas des violences : violences des macs, violences des clients, violences du stigmate aussi ? Violences que l'Etat peut en partie réduire, en accordant aux personnes prostituées et aux autres travailleurs et travailleuses du sexe la même protection qu'il doit à l'ensemble des citoyen-ne-s vivant en France. Violence que la loi actuelle va pourtant augmenter. Mais faut-il faire porter sur les personnes les plus exposées la responsabilité de ces violences ?

Et qui prétendrait qu’il ne s’agit pas non plus d’un travail, dans la rue et hors la rue ? Les violences dont se sont plaintes de nombreuses salarié-e-s des services du commerce du sexe sont justement liées à cette invisibilité. Inspecteurs, médecins du travail et syndicats semblent avoir du mal à répondre aux demandes d'aide de ces personnels.

Le fait qu’on pourchasse aujourd’hui les prostitué-e-s sous couvert de lutte contre les violences et de refus d'accepter la légitimité de ces activités et métiers représente un contre-sens. Avons-nous, avant de les aider, demandé aux femmes violentées d'adhérer au préalable à nos critiques de l'héténormativité qui enferment les femmes dans un face-à-face inégalitaire avec leur conjoint ? Les avons-nous obligées à dénoncer le mariage comme lieu de production de violences et d'oppression ? La gauche française et le camp progressiste se sont toujours alliés aux plus opprimé-e-s. Nous n'avons jamais confondu notre utopie égalitariste avec la défense de ceux, celles que la domination a placé dans les situations les plus exposées aux violences, à l'oppression.
Le refus d'entendre que les femmes et les hommes payé-e-s, d'une manière ou d'une autre, pour satisfaire les désirs sexuels masculins, travaillent, me rappellent les résistances à caractériser les « activités ménagères »  comme travail domestique ; travail domestique dans lequel d'ailleurs le service sexuel est parfois compris.

La division du camp progressiste quant à la nature et aux définitions des activités et métiers liés à la satisfaction des désirs sexuels masculins, la cécité devant l'organisation actuelle des nouvelles formes de proxénétisme, y compris du proxénétisme industriel mis en œuvre par les employeurs de cybersexe ou dans les nouveaux bordels espagnols, l'utilisation d'arguments moraux pour exclure les femmes et les hommes prostitué-e-s des débats les concernant directement (imaginerait-on un débat sur l'antisémitisme en excluant les juifs et les juives des débats ?), le tout dans une période où squatteurs/squatteuses, gens du voyages, SDF, étranger-e-s… sont criminalisé-e-s au nom de la sécurité, tout cela me fait frémir.

(1)Welzer-Lang Daniel, Saloua Chaker, Quand le sexe travaille…, Rapport européen inachevé sur les violences faites aux femmes  dans les activités et métiers liés à la sexualité masculine, Université  Toulouse Le-Mirail, Association « Les Traboules », Octobre 2002, 224 pages.
— disponible en ligne : www.mutisexualite-et-sida.org



Bibliographie citée

ACSF, 1993, Analyse des Comportements Sexuels en France, Spira Alfred (dir.), coll. Rapports officiels, Paris, La Documentation Française.

Durkheim Emile, 1921, « La famille conjugale », cours de 1892, Revue philosophique de 1921, reproduit in Durkheim Emile, Textes III, Paris, éd. de Minuit, 1975, pp 35-49.

Foucault Michel, 1976, Histoire de la sexualité, I. La volonté de savoir, Paris, Gallimard.

Halperin David, 2000, Saint Foucault, Paris, EPEL.

Legardinier Claudine, 2000, « Prostitution I » in Hirata H., Le Doaré H, Sénotier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, pp 161-166.

Mathieu Lilian, 1998, « Le fantasme de la prostituée dans le désir masculin », in Panoramique, Le cœur, le sexe et toi et moi… , pp. 72-79.

Pheterson Gail, 2000, « Prostitution II » in Hirata H., Le Doaré H, Sénotier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, pp. 166-172.

Pheterson Gail, 2001, Le Prisme de la prostitution,Paris,  L'Harmattan, Bibliothèque du féminisme.

Singly (de) François, 1996, Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, coll. Essais et Recherche.

Ueno Chizuko, 1995, « Désexualisation de la famille : au-delà de la modernité sexuelle », in EPHESIA, La place des femmes, les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Paris, La Découverte, pp 100-110.

Welzer-Lang Daniel, 1998 (dir.), Entre commerce du sexe et utopies : l'échangisme, Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme, Toulouse, Mars 1998, Université Toulouse Le Mirail, Département de Sociologie (Université de Barcelone), Département d'Anthropologie Sociale et Philosophie, Universitat Rovira i Virgili (Tarragone).

Welzer-Lang Daniel, 2000, « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in D. Welzer-Lang (dir.) Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp. 109-138.

Welzer-Lang Daniel, 2001, « L'échangisme : une multisexualité commerciale à forte domination masculine » in Bozon Michel (dir), Sociétés contemporaines, n°41/42, pp. 111-131.

Welzer-Lang Daniel, Mathieu Lilian, Barbosa Odette, 1994, Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, éditions Métaillé.



Voir aussi, sortis, depuis l’édition de ce texte :

Welzer-Lang Daniel, 2005 : La planète échangiste : les sexualités collectives en France, Paris, Payot .
où je décris les différents mondes qui appartiennent à ce que l’on qualifie d’échangisme et de libertinage


Welzer-Lang Daniel, 2007 : Utopies conjugales, Paris, Payot.
Où j’explique les transformations actuelles des couples, et de leurs rapports aux diverses sexualité. Où est montrée l’autonomisation actuelle et croissante de la sexualité elle-même.



[MAJ] C’est sans doute l’élément le plus saillant de ces dernières années : l’arrivée  importante (et pas encore massive) de clientes dans les différents lieux de sexualités récréatives. Souvent, d’ailleurs, l’entrée leur est offerte…
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25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 07:30
Ce texte a  été écrit en 2001, au cours de  la campagne des Motivé-e-s à  Toulouse

dwl

Déviriliser la vie politique, le politique, et la politique

    Je serais artiste, je chanterais le monde : la vie d'ici, les humiliations subies et celles imposées à mes proches, connu-e-s ou inconnu-e-s, mais aussi le souffle de révolte qui donne l'énergie de penser demain…
    Je suis homme, sociologue et Motivé-e, personne n'est  parfait.
   
    Dans l'esprit qui a animé la Commission Pour Une Société Non Sexiste, et pour alimenter les débats d'après campagne, dans le cadre de la Diversité d'Eté ou ailleurs, il m'a semblé intéressant de jeter quelques idées sur le papier. Essayer de mettre en relation les luttes contre la domination masculine, contre le machisme et la virilité obligatoire, les recherches que nous menons sur les situations des femmes et des hommes avec le/la politique.

    Bref, alimenter, à ma manière nos débats. Ces mêmes débats qui nous permettent de penser un monde différent, ici et là-bas, maintenant et plus tard…


                        Daniel Welzer-Lang
Août 2001,
   

Penser la politique autrement… en intégrant les rapports hommes/femmes, les femmes, mais aussi les hommes, ce que l'on appelle le genre.

L'objectif de ce texte est d'essayer d'aider à réfléchir ce que pourrait être la politique « Autrement ». En particulier de mettre des mots sur des idées communes que nous avons agitées ensemble. Notre démarche collective à Motivé-e-s a, lors de la campagne et après, d'accepter nos différences, nos histoires particulières, de ne laisser personne hors de l'analyse. Ainsi, il n'a jamais été question de ne pas écouter et intégrer dans nos analyses et propositions les jeunes de quartiers, y compris les sœurs (moins visibles) des garçons, les immigré-e-s sans papier, les artistes…
Or, lors de la fureur électorale, nous avons bien souvent été obligé-e-s de courir entre deux rencontres, entre deux diffusions ou fêtes, sans toujours avoir le temps d'écrire nos idées, d'expliciter ce qui sous-tendait nos analyses et nos prises de position. Souvent, de manière très pragmatique, face à un événement, un discours, nous avons réagi au plus vite, proposé autre chose… D'une manière générale, nous avons fait l'économie des textes.

Aujourd'hui une réflexion me semble urgente. Pourquoi ?
    — D'une part pour briser les résistances masculines aux changements, ce qui contribue à freiner les aspirations des femmes à vivre autrement et, en même temps, pour aider les hommes à changer, les accompagner. En particulier ceux qui manifestent des difficultés à vivre les changements.

    — D'autre part, pour faire évoluer la politique, le politique en lui offrant un cadre au plus proche de la vie quotidienne des hommes et des femmes ; ce qui contribue à accompagner la révolution mise en place par le mouvement féministe. Notamment en balayant les obstacles qui limitent l'entrée des femmes, comme citoyennes à part entière dans le politique, y compris dans la mouvance Motivé-e-s.



L'histoire d'une commission
Souvenons-nous : à la première Assemblée Générale, quelques personnes (5, si je me souviens bien) proposent d'ajouter à la liste des commissions proposées par ceux et celles qui avaient préparé cette rencontre, une commission de plus : sur le sexisme. De suite, nous précisions qu'il n'était pas question de faire une nouvelle « Commission Femmes », que pour nous, celles et ceux qui voulions intégrer cette question dans la campagne, la lutte contre le sexisme ne concernait pas que les femmes, mais aussi les autres  : les hommes.

    Pourquoi une commission contre le sexisme  et non pas une commission Femmes ?
Cette réaction visait à refuser le consensus qui semble aujourd'hui exister sans même qu'il n'y ait eu un débat quelconque à ce propos.
La parité hommes/femmes, l'amélioration du mode de vie des femmes, leur participation citoyenne, les revendications salariales égalitaristes… seraient le problème des femmes, et des quelques « amis-hommes » qu'elles ont su se faire au cours de plus de trente années de luttes. Mais ce n'est jamais le problème « des » hommes, encore moins celui des rapports entre ces hommes et la virilité.
Or, au delà des différences biologiques — le fait d'avoir ou pas quelques centaines de grammes de chair entre les jambes ou entre les épaules — la question est d'abord sociale. C'est bel et bien parce que des femmes s'occupent du domestique que des hommes peuvent faire de la politique, et sans conteste parce que les hommes raptent les postes de pouvoir que les femmes ont tant de difficulté à y accéder… Bref la question est celle de la distribution des pouvoirs et de la lutte (conjointe) contre la domination masculine.


Inégalité/domination
    Quand il y a une (bonne et belle)  tarte, que les hommes prennent huit part et distribuent une part aux femmes, il faut que les hommes apprennent à en prendre moins,  à partager…A nous de leur faire comprendre qu'on vit mieux sans diabète, sans cholestérol… Bref que partager la tarte n'est pas sans bénéfice secondaire… Surtout pour ceux, celles qui aiment manger en altérité…

Beaucoup de texte aujourd'hui nous parlent d'inégalités persistantes, d'accès inégal… Crions le bien fort, il ne s'agit pas uniquement d'une question d'inégalité entre les sexes. Si inégalité il y a, c'est parce que, encore aujourd'hui, un groupe (les hommes) s'attribuent la majorité des hauts salaires, des postes politiques (le droit de légiférer), des postes dans la police et l'armée (le droit de réprimer), « exploitent » le travail domestique gratuit de leur conjointe (pour ceux vivant en couple) utilisent les violences comme formes de contraintes de leurs proches, etc.
Nous sommes bel et bien dans un système où perdure la domination masculine. Et c'est bien cette domination des hommes qui est aujourd'hui vacillante.
Précisons de suite qu'être dominant, comme homme, ne signifie pas être « un salaud », un « monstre ». Qu'en plus, l'âge, l'origine ethnique, la classe sociale sont des facteurs qui interfèrent sur le pouvoir dont chaque homme peut disposer.

Cette base était  implicite et évidente
    — pour les femmes du Mouvement des Femmes de Toulouse qui ont adhéré collectivement à Motivé-e-s, les mêmes qui, autour de l'APIAF, du Collectif pour le Droit des Femmes, etc. se battent depuis plusieurs années contre les violences faites aux femmes, le sexisme…
    — les quelques hommes qui, dès le début ont travaillé avec elles.

Souvent nos positions, communes et discutées à la commission ont été incomprises. Le temps limité, l'ampleur du travail à réaliser ne nous ont pas toujours donné l'énergie d'expliquer. Expliquer comment l'analyse globale, la lutte contre la domination masculine et les critiques sur les « manières de faire » étaient liées. Notamment dans la critique de la virilité.

    J'aimerais reprendre cette discussion à partir de 5 événements que l'on a vécus à Motivé-e-s. Montrer que la critique de la virilité obligatoire est, et doit être, quotidienne dans nos pratiques. Pour le bien de toutes, de tous et la marche conjointe vers une « Autre » société : une société non-raciste, non-sexiste, non-  homophobe où chacun-e puisse vivre sans être opprimé-e ou discriminé-e pour quelque raison que ce soit.


La virilité en question
D'abord, rassurons ceux qui pourraient être inquiets. Et, il y en a…
En critiquant la virilité obligatoire, il n'est bien évidemment pas question de castrer les hommes, ni les hommes motivé-e-s, ni les autres. Le fait de bander, de désirer des femmes, des hommes, ou les deux (voir plus loin) n'est pas en cause. La manière de le faire, oui !

Qu'est-ce que la virilité ?
Dans le Dictionnaire critique du féminisme,  paru aux PUF en novembre 2000, avec Pascale Molinier (CNAM/Paris), nous la définissions ainsi :
La virilité revêt un double sens :
1) les attributs sociaux associés aux hommes, et au masculin : la force, le courage, la capacité à se battre, le “ droit ” à la violence et aux privilèges associés à la domination de celles, et ceux, qui ne sont pas, et ne peuvent pas être, virils : femmes, enfants…
2) la forme érectile et pénétrante de la sexualité masculine. La virilité, dans les deux acceptions du terme, est apprise et imposée aux garçons par le groupe des hommes au cours de leur socialisation pour qu'ils se distinguent hiérarchiquement des femmes. La virilité est l'expression collective et individualisée de la domination masculine.

 

Avons-nous été, sommes nous en dehors de ce débat ? Non.

J'utiliserai 4 exemples commentés, tirés de notre expérience commune, pour le montrer et avancer dans nos réflexions.

1er exemple : Imposer son point de vue par la force, la violence des interventions

Rappelons-nous : la première Assemblée Générale, la même où Rachida juste sortie d'un café du centre ville est venue dire de manière si émouvante combien la démarche Motivé-e-s était nécessaire, importante…
Tayeb distribuait le micro… Les débats se menaient…
Dans les faits, il s'agissait de la première rencontre publique de ceux et celles qui allaient devenir les Motivé-e-s. Beaucoup de monde : des jeunes, des moins jeunes, des hommes, des femmes, des gens aux couleurs différentes, dans tous les sens du terme. Certain-e-s venaient des luttes contre la mondialisation, d'autres des luttes liées à l'immigration et au post-colonialisme, des squats et mouvement d'artistes, du monde syndical, des associations féministes toulousaines, de l'extrême gauche officielle

Et le débat s'engagea. Avec très vite, de ma part, un double étonnement :
    — la Diversité des gens présents, et la volonté commune de faire autrement de la politique, de dire Ouste à Baudis et sa clique…   
    — la violence de certaines interventions.
Plusieurs militant-e-s d'une organisation d'extrême gauche présente au début de Motivé-e-s voulaient (déjà) débattre des places sur la liste, du second tour. Ce qui était leur droit légitime. La manière fut étonnante.

Nous avons eu droit à des interventions « en rafale » où, ce n'était pas tant les idées développées qui étaient importantes, que le rappel incessant par l'ensemble des intervenant-e-s de cette organisation  
    — de leur appartenance organisationnelle (« Moi aussi je suis membre de la XXX…» )
`    — qu'ils/elles étaient d'accord avec les positions de leur porte parole… (Moi aussi, je suis d'accord avec XXXX… »).

J'étais médusé, scotché à mon siège, ne sachant pas trop s'il fallait rire, rire d'une telle dérision de la démocratie, ou pleurer, pleurer d'une Énième tentative de putsch gauchiste visant à faire passer en force UNE position, sans débats possibles, sans écoute de l'Autre.
La suite, on la connaît. L'organisation en question est partie sous sa propre bannière.  Cette manière de débattre, de s'affronter, de faire passer son point de vue est « traditionnel » en politique. Qu'elle soit aujourd'hui, pour une partie congrue, effectuée par des femmes ne change rien. Elle rappelle la guerre entre hommes, que chacun doit s'efforcer de mener, sous peine de ne pas être considéré comme un homme. Un vrai…



La guerre entre hommes

    Dis-moi quel est ton coq de référence, je te dirai ton parti politique…
Etendons un peu le propos.
Combien de discours, d'interventions faites par les hommes n'ont comme unique objectif de montrer qu'ils sont présents et qu'ils ont raison ?


Sur la virilité en Politique

La politique, le politique sont encore masculins. Les hommes ont le pouvoir, les postes… et ont du mal à lâcher les privilèges associés à ces fonctions. Le politique est un concentré de pouvoirs masculins.
Les hommes, même ceux qui s'autoproclament « progressistes», quelle que soit leur couleur (verts, rouges, roses…) les copient, jouent aux jeunes coqs en guerre permanente, en luttes viriles pour être les premiers, les meilleurs, les plus forts, bref reproduisent ce que leur apprend la socialisation masculine… Affirmons ensemble, de suite, que nous sommes pour une autre manière de débattre, d'échanger. Que la discussion représente une forme d'échange où JE peux apprendre quelque chose de l'Autre. Nos points de vue, nos idées sont largement conditionnées par nos statuts, nos places sociales et notre appartenance de genre (être un homme, une femme). De tous temps, les riches  ont dit qu'ils avaient raison parce qu'ils avaient la connaissance, le savoir. Le fait qu'ils avaient connaissances et savoirs parce qu'ils étaient riches, qu'ils détenaient le pouvoir et que par conséquent, ils pouvaient décider eux-mêmes, entre-eux, ce qui était réellement la. connaissance et le savoir ne les a pas effleuré. Ce sont les catégories en lutte, les opprimé-e-s, les ouvrié-e-s, employé-e-s, les immigré-e-s, etc. qui ont contesté le pouvoir des riches, et les savoirs eux-mêmes.

De tous temps les hommes, riches ou non, ont pensé qu'ils avaient raison, qu'ils savaient comment conduire le monde, parce qu'ils étaient hommes. Un homme, un vrai homme, sait, fonce, dirige (le monde, mais aussi SA femme et SES enfants). Chaque homme, même celui qui n'appartient pas aux classes supérieures, reçoit les dividendes individuels de la domination masculine sous forme de droits qu'il exerce au dépend des non-hommes, des non-dominants : femmes, enfants…

La domination masculine a laissé de grandes traces dans nos débats.
Apprenons à rompre avec ces pratiques :
Ce n'est pas parce que je suis un homme que j'ai raison
Ce n'est pas parce que je suis un homme que je dois me mettre en valeur plus que les femmes
Ce n'est pas parce que je parle le plus fort que j'ai raison
Ce n'est pas parce que je monopolise la parole que mes propos sont plus justes…



2ème exemple :  L'enculé du local…


    Avant d'aller à une réunion — je ne me souviens plus laquelle — je passe au local de la rue des quêteurs. Vous savez notre local où nos camarades-filles tenaient, plus fréquemment que les garçons, les permanences.
    Comme souvent, en ces temps là, cela grouille de monde et chacun-e de commenter le dernier sondage, les rumeurs sur telle ou telle liste. Avec, cette ambiance si particulière qui constitua Motivé-e, qui fait que des gens qui ne connaissaient pas quelques semaines auparavant sont devenus amie-s, confident-e-s. Akim n'avait pas encore posé son affiche pour la création d'une commission sur le « parlé gras non sexiste», mais les murs montraient déjà les diffusions de tracts, les réunions à animer… Bref, un jour ordinaire pour la campagne électorale des Motivé-e-s.

    Et on se passait à tour de rôle un article où figurait une interview de Salah, notre tête de liste bien aimée que chacun-e commentait… La discussion a légèrement dévié et un garçon, membre de Motivé-e, a voulu résumer la position d'un de nos adversaire politique en disant : « Lui, c'est un enculé… ».

    Je me retourne rapidement, et lui dit très affectueusement qu'être enculé est une chose parfois agréable, en tous cas quand c'est fait avec douceur… Silence dans le local !
   
    Il me dit qu'il n'a rien contre les homosexuel-le-s, mais qu'il n'a pas fait d'études…
    Comme si la connaissance de la sodomie avait un rapport avec le niveau scolaire.
    Nous discutons et j'essaie de lui expliquer en quoi le fait de traiter des hommes d'« enculé » a rapport avec l'hétérosexisme, mais aussi avec la virilité, la même qui dévalorise les femmes…

La virilité, l'homophobie et les enculés

Bien sûr qu'à Motivé-e et dans toutes les listes qui se réclament du progressisme on soutient les luttes des homosexuel-le-s, des bisexuel-le-s, des transgenres. Nous pensons tous et toutes que la sexualité devrait être une affaire privée, que l'Etat, les Eglises ne devraient pas interférer dans les choix et les goûts sexuels qui sont, ou devraient, être des choses privées.
On reprendra cette question plus loin (voir exemple n° 5)

En quoi « enculé » est une insulte ?
Un homme, un vrai, un qui a des couilles, comme ont dit en langage populaire, est une mec actif. Un mec qui se bat, qui affirme haut et fort son honneur d'homme, sa parole, ses idées. Si être traité d'« enculé » est une insulte, c'est que la menace permanente qui pèse sur les hommes est d'être vu, traité, pensé, considéré comme… une femme. Ce sont les femmes qui sont pénétrées, voire enculées. Dans ce cas, dans la mesure où notre imaginaire viril nous pousse à associer la sodomie à la douleur, l'acceptation d'être pénétrée ainsi est sensé représenté un gage d'amour et/ou de soumission. De toutes façons, amour (des femmes) et soumission (aux hommes) sont liés dans notre imaginaire masculin.

Mais la peur pour un homme d'être pris comme une femme est une métaphore. Personne n'est dupe, un homme n'est pas une femme, on ne déplace pas si facilement quelques centaines de grammes de chair entre les jambes pour les placer entre les épaules. De plus, la création d'un vagin n'est pas chose aisée. Surtout dans notre société transphobe, où les transsexuel-le-s ont tant de mal à faire admettre leurs droits.
Donc, un homme n'est jamais une femme… Là se cache l'homophobie.

L'homophobie est la discrimination des qualités ou des défauts attribués à l'autre genre. La stigmatisation des hommes dits efféminés, ou des femmes qui veulent ressembler à des hommes. Notre société associe les hommes efféminés à des homosexuels et à des femmes. Les homosexuels mâles, eux-mêmes sont assimilés à des femmes, des folles, des tapioles…

Dans l'éducation masculine ce que j'appelle dans mes textes théoriques la Maison-des-hommes en référence aux travaux anthropologiques, les garçons sont socialisés dans le groupe des pairs, c'est-à-dire avec les autres garçons de leur âge. Dans ces groupes, qui se réunissent dans les cours d'école, dans les équipes de sports, au café, en bas des immeubles, les hommes pour prouver qu'ils sont des hommes, doivent prouver sans cesse qu'ils ne sont pas des femmes, qu'il en ont… Non seulement on apprend aux hommes à être en guerre permanente pour être le meilleur, le premier, le plus fort, mais on  va associer ces valeurs dites viriles au fétichisme phallique. Le sexe, et ses accessoires (les testicules) deviennent les emblèmes de la virilité. Et chaque homme de s'interroger (en général) sur la taille de son engin à prouver sa virilité.

Voilà un extrait d'un texte déjà écrit sur cette question en 1994.

La maison-des-hommes

Dans nos sociétés, quand les enfants-mâles quittent le monde des femmes [Ou des quelques hommes qui s'occupent des enfants en bas âges], qu'ils commencent à se regrouper avec d'autres garçons de leur âge, en général cela commence à l'école, ils traversent une phase d'homosocialité  [Que l'on peut définir comme les relations sociales entre les personnes de même sexe, à savoir les relations entre hommes ou les relations entre femmes], lors de laquelle émergent de fortes tendances et/ou de grandes pressions pour y vivre des moments d'homosexualité. Compétitions de zizis, marathons de branlettes (masturbation), jouer à qui pisse (urine) le plus loin, excitations sexuelles collectives à partir de pornographie feuilletée en groupe, voire même maintenant devant des strip-poker électroniques où l'enjeu consiste à déshabiller les femmes…  A l'abri du regard des femmes et des hommes des autres générations, les petits hommes s'initient entre eux aux jeux de l'érotisme. Ils utilisent pour ce faire, les stratagèmes, les questions (la taille du sexe, les capacités sexuelles) léguées par les générations précédentes. Ils apprennent et reproduisent alors les mêmes modèles sexuels quant à l'approche et à l'expression du désir .

Dès la prime enfance, à travers les revues pornographiques, les jeunes mâles apprennent que l'on peut fantasmer, s'exciter seul ou en groupe devant des figures de femmes, et que ces figures, ces représentations de personnes réelles (payées pour cela, mais les jeunes n'en ont pas toujours conscience) sont disponibles à leurs scripts sexuels. Ces images, de par leurs poses, les propos ou scenarii sexuels qu'on leur prête, aident à structurer un imaginaire sexuel où en achetant ces revues, les hommes achètent aussi le droit d'imaginer leur possession sexuelle. Les jeunes garçons apprennent alors à être « clients ».
La question du type d'imaginaire ne nous intéresse pas ici. Mais on retiendra qu'à travers cette socialisation pornographique les mâles apprennent à dissocier affects (produits de la rencontre entre deux personnes et des liens sociaux créés) et excitation sexuelle. On peut, et dans la maison-des-homme, on doit, être excité par les figures représentant des femmes disponibles à la sexualité du consommateur. Et cette sollicitation à la dissociation est renforcée par l'ensemble de nos mass-médias qui, à longueur de temps, nous signalent la "beauté" des femmes présentes sur les plateaux de TV, dans les films, les pubs…
Remarquons qu'en même temps que les mâles sont socialisés en clients, ils le sont dans un paradigme hétéronormatif où l'objet de désir est centré sur les femmes, leur pénétration ; ce qui dans l'idéel masculin signifie possession et soumission. Hétéronormativité intégrée au sein d'un fort vécu homosocial. Jean-Jean (2000) explique les difficultés qu'ont, par la suite, les hommes qui aiment les hommes à investir toute leur sexualité ; comment les homosexuels ou les bisexuels doivent se débrouiller seuls pour traduire la socialisation masculine hétérocentrée dans leurs goûts sexuels.
[Jean-Jean, 2000, « La cave des tantes » in D. Welzer-Lang (sous la dir) Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp 187-192.]
Plus tard, tout mâle sait qu'il peut, pour une somme modique, louer ou acheter les services sexuels d'une femme, d'un homme, ou d'un transgenre. Quand on observe les mâles en bandes qui rodent autour des personnes prostituées, on retrouve au sein de leur groupe cette ambiance homosociale particulière : ils chassent !
Seulement le secret qui lie les dominants entre eux (Godelier, 1982, Mathieu, 1985, Welzer-Lang, 2000) leur demande le silence. Dans un système viriarcal, à domination masculine, la sexualité extraconjugale de l'homme n'est aucunement contradictoire avec le contrat de fidélité du mariage.
[Godelier Maurice, 1982, La production des Grands Hommes, Paris, Fayard, réédition en 1996.
Mathieu Nicole-Claude, 1985, "Quand céder n'est pas consentir, des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie" in L'Arraisonnement des Femmes, essais en anthropologie des sexes, Paris, E.H.E.S.S, pp. 169-245.
Cer article est reproduit dans son excellent livre : Mathieu Nicole-Claude, 1991, L'anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-femmes (recueil des principaux articles).]
Welzer-Lang Daniel, 2000a, « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in D. Welzer-Lang (sous la dir) Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, pp 109-138.]

Dans cette maison-des-hommes, à chaque âge de la vie, à chaque étape de la construction du masculin, est affecté une pièce, une chambre, un café ou un stade. Bref, un lieu propre où l'homosocialité peut se vivre et s'expérimenter dans le groupe de pairs. Dans ces groupes, les plus vieux, ceux qui sont déjà initiés par les aînés, montrent, corrigent et modélisent les accédants à la virilité. Une fois quitté la première pièce, chaque homme devient tout à la fois initiateur et initié.


Apprendre à souffrir pour être un homme. A accepter la loi des plus grands
Apprendre à être avec des hommes, ou ici dans les premiers apprentissages sportifs à l'entrée de la maison-des-hommes, à être avec des postulants au statut d'homme, contraint le garçon à accepter la loi des plus grands, des anciens. Ceux qui lui apprennent et lui enseignent les règles et le savoir-faire, le savoir-être homme. La manière dont certains hommes se rappellent cette époque et l'émotion qui transparaît alors, semblent indiquer que ces périodes constituent une forme de rite de passage.
Apprendre à jouer au hockey, au football, au base-ball, c'est d'abord une façon de dire : je veux être comme les autres gars. Je veux être un homme et donc je veux me distinguer de son opposé (être une femme). Je veux me dissocier du monde des femmes et des enfants.
C'est aussi apprendre à respecter les codes, les rites qui deviennent alors des opérateurs hiérarchiques. Intégrer codes et rites, en sport on dit les règles, oblige à intégrer corporellement (incorporer) les non-dits. Un de ces non-dits, que relatent quelques années plus tard les garçons devenus hommes, est que l'apprentissage doit se faire dans la souffrance. Souffrances psychiques de ne pas arriver à jouer aussi bien que les autres. Souffrances des corps qui doivent se blinder pour pouvoir jouer correctement. Les pieds, les mains, les muscles… se forment, se modèlent, se rigidifient par une espèce de jeu sado-maso avec la douleur. P'tit homme doit apprendre à accepter la souffrance — sans rien dire — pour intégrer le cercle restreint des hommes. Dans ces groupes monosexués s'incorporent les gestes, les mouvements, les réactions masculines, tout le capital d'attitudes qui serviront à être un homme.

Dans les tous premiers groupes de garçons, on "entre" en lutte dite amicale (pas si amicale que cela si l'on en croit le taux de pleurs, de déceptions, de chagrins enfouis que l'on y associe) pour être au même niveau que les autres, puis pour être le meilleur. Pour gagner le droit d'être avec les hommes ou d'être comme les autres hommes. Pour les hommes, comme pour les femmes, l'éducation se fait par mimétisme. Or le mimétisme des hommes est un mimétisme de violences. De violence d'abord envers soi, contre soi. La guerre qu'apprennent les hommes dans leurs corps est d'abord une guerre contre eux-mêmes. Puis, dans une seconde étape, c'est une guerre avec les autres  [Je n'insiste pas ici sur l'ineptie du discours qui tend à prouver que les mères sont responsables des violences commises par leurs enfants mâles sous prétexte qu'elles les auraient éduqués ainsi. Ce ne sont pas les femmes qui contrôlent la maison-des-hommes, mais bel  et bien les hommes eux-mêmes. Ce qui n'empêchent pas certaines mères de cautionner ce sytème, quand d'autres font tout pour protéger leurs mâles de ce type de pratiques].

Articulant plaisirs, plaisirs d'être entre hommes (ou hommes en devenir) et se distinguer des femmes, plaisirs de pouvoir légitimement faire "comme les autres hommes" (mimétisme) et douleurs du corps qui se modélise, chaque homme va, individuellement et collectivement, faire son initiation. Par cette initiation s'apprend la sexualité. Le message dominant : être homme, c'est être différent de l'autre, différent d'une femme.De plus j'ai montré dans mes enquêtes sur le viol comment l'analyse de « la première pièce » de la maison-des-hommes, ce que j'ai nommée le vestibule de la « cage à virilité » est un lieu à haut risque d'abus. Elle fonctionne, semble-t-il, comme un lieu de passage obligé qui est fortement fréquenté. Un couloir où circulent tout à la fois de jeunes recrues de la masculinité, les petits hommes qui viennent juste de quitter les jupons de leurs mères [ou plus rarement de leurs pères], à côté d'autres p'tits hommes fraîchement initiés qui viennent — ainsi en convient la coutume de cette maison — transmettre une partie de leur savoirs et de leurs gestes. Mais l'antichambre de la maison-des-hommes est aussi un lieu, un sas fréquenté périodiquement par des hommes plus âgés. Des hommes qui font tout à la fois figures de grands frères, de modèle masculin à conquérir par p'tit homme, d'agents chargés de contrôler la transmission des valeurs. Certains s'appellent pédagogues, d'autres moniteurs de sports, ou encore prêtres, responsables scouts… Certains sont présents physiquement. D'autres agissent par le biais de leurs messages sonores, de leurs images qui se manifestent dans le lieu. Ceux-là sont dénommés artistes, chanteurs, poètes. En fait, parler de "la première pièce" de la maison-des-hommes constitue une forme d'abus de langage. Il faudrait dire : les premières pièces, tant est changeante la géographie des maisons des hommes. A chaque culture ou chaque micro-culture, parfois à chaque ville ou village, à chaque classe sociale, correspond une forme de maison-des-hommes. Le thème de l'initiation des hommes se conjugue de manière extrêmement variable. Le concept est constant mais les formes labiles.

Le masculin est tout à la fois soumission au modèle et obtention des privilèges du modèle. Certains aînés profitent de la crédulité des nouvelles recrues, et cette première pièce de la maison est vécue par de nombreux garçons comme l'antichambre de l'abus. Et cela dans une proportion qui, à première vue, peut surprendre .
[Au Québec, en 1984, un comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et des jeunes [la commission Badgley] signalait qu'à côté du nombre extrêmement limité de plaintes pour viols d'hommes, une étude canadienne montrait qu'une femme sur 2 et un homme sur 3 reconnaissent avoir été victimes d'actes sexuels non désirés. (42,1 % des personnes au Canada et 40,2 au Québec). La plupart des personnes ont été agressées pendant leur enfance ou leur adolescence. Pour une discussion sur les données françaises, non contradictoires avec l'étude québécoise, on se référera à mon texte sur l'homophobie (1994).
[Welzer-Lang Daniel, 1994, L'homophobie, la face cachée du masculin, in Welzer-Lang D., Dutey P-J., Dorais M. : La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Paris, Montréal, V.L.B, pp 13-92]
Non seulement, je l'ai dit, p'tit homme commence à découvrir que pour être viril, il faut souffrir, mais dans cette pièce (ou dans les autres, il ne s'agit ici que d'une métaphore), le jeune garçon est quelquefois initié sexuellement par un grand. Initié sexuellement, cela peut aussi vouloir dire violé. Etre obligé — sous la contrainte ou la menace — de caresser, de sucer ou être pénétré de manière anale par un sexe ou un objet quelconque. Masturber l'autre. Se faire caresser… On comprend que les hommes à qui une telle initiation est imposée en gardent souvent des marques indélébiles.

Tout semble indiquer dans les interviews réalisées dans l'étude sur l'homophobie, puis dans celle sur la prison (cf. mon livre violences et sexualités en Prison édité par l'Observatoire International des Prisons) que beaucoup d'hommes qui ont été appropriés par un autre homme plus âgé n'ont de cesse que de reproduire cette forme particulière d'abus. Comme s'ils se répétaient : « Puisque j'y suis passé, qu'il y passe lui aussi ». Et l'abus, outre les bénéfices qu'il procure, revêt alors aussi une forme d'exorcisme, une conjuration du malheur vécu antérieurement. Puis, au fil des ans, quand le souvenir de la douleur et de la honte s'estompe enfin quelque peu, l'abus initial fonctionnerait comme élément de compensation, un peu comme l'ouverture imposée d'un compte bancaire ; les autres abus perpétrés représentant les intérêts que vient réclamer l'ex-homme abusé. Cela vaut tant pour les abus réalisés à l'encontre des hommes que dans d'autres lieux à l'encontre des femmes.

D'autres se blindent. Ils intègrent une fois pour toutes  [Ou, plus exactement, pour un temps plus ou moins long dépendant de la capacité à les écouter et à leur rendre justice. Tout homme abusé est culpabilisé et se responsabilise de ce qu'il a vécu. Il a été incapable de se défendre. Il a échoué face à la règle première des hommes qui commande de ne pas se faire mettre, ou se faire avoir. Outre les traumatismes physiques, la honte est grande d'avoir été piégé, d'avoir été pris "comme une femme".] que la compétition entre hommes est une jungle dangereuse où il faut savoir se cacher, se débattre et où in fine la meilleure défense est l'attaque.

J'évoque ici les abus (dits) sexuels [Il faudrait plus exactement parler d'abus sexués. C'est-à-dire d'abus qui réfèrent à la domination des sexes et à leurs constructions sociales. Pour les victimes de viols, l'agression est rarement sexuelle. Même si j'ai entendu quelques hommes me dire que le premier abus vécu leur a révélé leur homosexualité, les mêmes sont unanimes à dire qu'ils auraient préféré être initiés autrement. Bien plus, à cause de l'abus, certains s'interdisent pendant un laps de temps plus ou moins long, d'accepter leurs désirs sexuels pour d'autres hommes] . Ils sont bien réels et en nombre très important. Les recherches futures nous en révéleront les formes, la fréquence et les effets à courts, moyens et longs terme. Avouons pour l'instant notre partielle incurie sur ce thème. D'autres formes d'abus sont quotidiennes, complémentaires ou parallèles par rapport aux abus sexuels. Elles en constituent d'ailleurs souvent les prémices. Des abus individuels, mais aussi des abus collectifs. Qu'on pense aux différents coups : les coups de poing, les coups de pieds, les "poussades". Les pseudo-bagarres où, dans les faits, le plus grand montre une nouvelle fois sa supériorité physique pour imposer ses désirs. Les insultes, le vol, le racket, la raillerie, la moquerie, le contrôle, la pression psychologique pour que p'tit homme obéisse et cède aux injonctions et aux désirs des autres, … Il y a donc un ensemble multiforme d'abus de confiance violents, d'appropriation du territoire personnel, de stigmatisation de tout écart au modèle masculin dit convenable. Toutes formes de violences et d'abus que chaque homme va connaître, tant comme agresseur que comme victime. Petit, faible, le jeune garçon est une victime désignée. Protégé par ses collègues, il peut maintenant faire subir aux autres ce qu'il a encore peur de subir lui-même. Conjurer la peur en agressant l'autre, et jouir alors des bénéfices du pouvoir sur l'autre, voilà la maxime qui semble inscrite au fronton de toutes ces pièces.

Ne nous y trompons pas. Cette union qui fait la force, cet apprentissage du collectif, de la solidarité, de la fraternité — les hommes d'un même groupe peuvent être assimilés à des frères — ne revêt pas que des côtés négatifs. Bien que dans la maison-des-hommes, la solidarité masculine intervienne pour éviter la douleur d'être soi-même victime, cette maison est le lieu de transmission de valeurs qui, si elles n'étaient pas au service de la domination, sont des valeurs positives. Prendre du plaisir ensemble, découvrir l'intérêt du collectif sur l'individuel, voilà bien des valeurs humanistes qui fondent la solidarité humaine.

Toujours est-il que dans la socialisation masculine, il faut pour être un homme, ne pas pouvoir être assimilé à une femme. Le féminin devient même le pôle repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre sous peine d'être soi-même assimilé à une femme et d'être (mal)traité comme tel.
Et on aurait tort de limiter l'analyse de la maison-des-hommes à la socialisation enfantine ou juvénile. Une fois en couple, l'homme tout en « assumant » sa place d'homme pourvoyeur, de père qui dirige la famille, de mari qui sait ce qui est bon, et bien, pour femme et enfants, continue à fréquenter des pièces de la maison-)des-hommes : les cafés, les clubs, voire parfois même la prison, où il faut toujours se distinguer des faibles, femmelettes, des « pédés», bref de ceux qui l'ont peut considérer comme des non-hommes.


Le masculin, les rapports entre hommes sont structurés à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Ceux qui ne peuvent pas prouver qu'ils « en ont », sont alors menacés d'être déclassés et considérés comme les dominées, comme les femmes. « Ils en sont » dira-t-on à leurs propos ». Et ils vont être traités comme des femmes, servir de boucs émissaires, être violenté par les autres hommes.

Le fait d'être pris comme une femme, y compris abusé parfois sexuellement, est une menace qui s'exerce sur tous les hommes qui ne veulent pas, ou n'arrivent pas à faire croire à leur virilité.

C'est ainsi qu'en prison, un segment particulier de la maison-des-hommes, les jeunes hommes, les hommes repérés ou désignés comme homosexuels (hommes dits efféminés, travestis…), hommes qui refusent de se battre, voire ceux qui se sont fait prendre à violer des dominées [Idéellement, dans l'idéologie masculine, on doit pouvoir s'approprier des femmes en respectant l'injonction qui dit qu' « on ne doit pas battre une femme, même avec une rose ». Le charme et la séduction naturelle du mâle supérieur devrait suffire. Même si cette « séduction » peut elle-même être de l'ordre du harcèlement, plus ou moins poussé. ], sont traités comme des femmes, appropriés sexuellement par les « grands hommes » que sont les caïds, rackettés, violentés. Souvent même, ils sont tout simplement sont mis en position de « femme à tout faire » et doivent assumer le service de ceux qui les contrôlent notamment le travail domestique (nettoyage de la cellule, du linge…) et les services sexuels.

Les rapports sociaux de sexe sont transversaux à l'ensemble de la société et hommes et femmes en sont traversé-e-s.

Dans cette perspective j'ai proposé alors de définir l'homophobie comme la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre. L'homophobie bétonne les frontières de genre.
Lorsque dans une enquête, nous avons demandé à quelques 500 personnes à quoi elles reconnaissaient des personnes homosexuelles dans la rue, celles-ci, à une écrasante majorité, ne parlent que des hommes homosexuels (le lesbianisme est invisible). Et qui plus est, elles assimilent aux homosexuels les hommes qui présentent des signes de féminité (voix, vêtements, postures corporelle). Les hommes qui ne montrent pas des signes répétitifs de virilité sont assimilés aux femmes et/ou à leurs équivalents symboliques : les homosexuels.

Le  domination masculine divise hommes et femmes en groupes hiérarchisés, donne des privilèges aux hommes au détriment des femmes, et face aux hommes tentés, pour une raison ou une autre, de ne pas reproduire cette division (ou qui, pire, la refuseraient pour eux-mêmes), la domination masculine produit de l'homophobie pour que, menaces à l'appui, les hommes se calquent sur les schèmes dits alors normaux de la virilité.

Les « Grands hommes »
Je viens d'invoquer les caïds en prison, et d'évoquer à leur propos les « Grands-Hommes ». Il se peut que la prégnance de l'analyse marxiste qui a privilégié les classes sociales, ou celle féministe post-marxiste qui nous a fait adopter une analyse analogue pour étudier la domination masculine, doublé du peu d'études sur les hommes et le masculin, ait occulté ce que chaque homme sait. On a beau être un homme, un dominant, chaque homme est lui même soumis aux hiérarchies masculines. Tous les hommes n'ont pas le même pouvoir ou les mêmes privilèges. Certains, que je qualifie de Grands-Hommes ont des privilèges qui s'exercent aux dépens des femmes (comme tous les hommes), mais aussi aux dépens des hommes. 

Qui sont les Grands-Hommes ? Comment leur statut est-il rétribué ? En argent, honneur (confortant la virilité) et en statuts de pouvoir.
Empiriquement (cf. mes étude sur l'échangisme et le commerce du sexe), on sait que pour un homme, le fait d'être vu avec des « belles » femmes fait classer cet homme dans les Grands-Hommes ; au même titre que celui qui a de l'argent et/ou du pouvoir manifeste sur les hommes et les femmes. Chaque homme a ou peut avoir, s'il accepte les codes de virilité, du pouvoir sur les femmes (qu'il reste d'ailleurs à quantifier) ; certains (chefs, Grands-Hommes divers) ont en plus du pouvoir sur les hommes. C'est bel et bien dans ce double pouvoir que se structurent les hiérarchies masculines.
On peut, on doit, aussi articuler ces divisions avec les classes sociales. Un-e cadre, un-e patron-n-e a — de fait — du pouvoir dans l'espace professionnel sur d'autres hommes et d'autres femmes. Sans doute il n'est pas indifférent d'être à ce moment-là un homme ou une femme. Il faut encore travailler les liens entre pouvoirs professionnels et pouvoirs (et privilèges) domestiques. Mais tout cela reste encore à faire.

Cette question est importante dans l'étude des changements masculins. Certains hommes RMIstes, tout en restant des hommes dans leurs rapports aux femmes suivent une mobilité sociale qui les fait se rapprocher sérieusement de la situation d'exclusion, de précarité de certaines femmes, quand d'autres femmes, en mobilité ascendante tendent à calquer les schèmes de concurrence virile des hommes.
Ce que cache, in fine, l'analyse sur la pseudo naturalité de la division sociale en genres, c'est l'historicité de cette division. Qu'il est probable que suite aux luttes féministes et à l'évolution égalitariste de nos sociétés, elle devienne obsolète , quitte à être remplacée par d'autres formes de domination entre humain-e-s.
Voir à ce propos l' article de Chistine Delphy de 1991.
Delphy Christine, 1991, « Penser le genre », in Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène (Dir), Sexe et genre, de la hiérarchie entre les sexes, Paris, éd. CNRS, pp. 89-107.
Cet artticle est reproduit dans ses excellents livres
Delphy Christine, 1998, 2001, L'ennemi principal, t.1 : Economie politique du patriarcat, t.2 Penser le genre, Paris, Syllepse (recueil d'articles)..


Toujours est-il que la menace pour un homme est d'être pris, considéré et traité COMME une femme.

Quand on insulte quelqu'un en le traitant d'enculé, on le menace EN FAIT de ne pas être considéré comme un homme viril et d'être puni comme une femme.

L'insulte homophobe renforce de ce fait la domination masculine, et le culte de la virilité.


Je suis persuadé qu'à Motivé-e on devrait être capable de construire d'autres système de valeur qui ne doit pas péjoratif, ni dévalorisant ni pour les femmes, ni pour les homosexuels.

Maintenant, oui beaucoup d'hommes ont été abusés, enculés contre leur gré.
Mais ceci est une autre histoire. Nous en saurons sans doute beaucoup plus sur cette question quand les hommes commenceront à parler d'eux, au lieu de fantasmer ensemble sur les exploits imaginaires qu'ils exerceraient sur (contre ?) les femmes.


3ème exemple : les débats lors d'une coordination

C'était en mai. Après la rédaction du texte d'appel national par un groupe de travail, et juste avant notre Assemblée Générale, différentes délégations venues d'autres villes se sont retrouvées au premier étage du Puerto pour débattre de la rencontre de juin.

Averti par Paul, j'arrive en retard. En discussion, un projet de plate forme qui commence par ces mots :
Liberté, Egalité, Fraternité…

Très vite j'explique notre difficulté à Motivé-e-s à accepter le terme Fraternité (tous les hommes sont frères) comme seul chapeau d'une plate-forme commune, notre volonté d'intégrer les femmes…

Stupeur de certain (là-haut, ce jour là, il n'y a que des hommes…). Pour un mot, vous exagérez dit un de nos amis extérieur à Toulouse.
Salah, Paul expliquent comment l'intégration des femmes, des idées féministes a été constitutive de Motivé-e-s…
Deux minutes plus tard, un autre ami, en parlant d'autres courants politiques dit « On ne va pas se faire mettre par eux…». A nouveau, je demande pourquoi le fait de se faire mettre est désagréable et insultant…
Re-stupeur… Oui nous devons discuter.

L'antisexisme n'est pas qu'un mot… C'est d'abord une posture, un regard, une idée égalitaire…

Un exemple : l'insécurité

Quid des débats sur l'insécurité ?
Quand on sait que le lieu le plus dangereux pour une femme, n'est pas la rue, mais son domicile. Une femme sur 10 est victime de violences de son conjoint… Un viol sur deux est commis par un proche des victimes…

Qui parle ? et à qui ?
Bien sûr, pour l'instant l'Etat, LE pouvoir met en exergue l'insécurité de ses groupes dominants : les hommes. L'insécurité est calculée, prévenue en fonction du risque d'insécurité que vivent les hommes : vols dans leurs voitures, agressions dans la rue des hommes et de LEURS femmes et de LEURS enfants…

Et pour prévenir cette insécurité, nous voyons mis en place des (hommes) vigiles aux allures viriles utilisant, eux-aussi, la même violence (la violence masculine) pour imposer le calme aux autres hommes.

Que se passe-t-il alors ? Au lieu de lutter contre l'insécurité des femmes confrontées à des hommes qui pensent normal d'utiliser la force et la violence pour affirmer leur virilité, l'utilisation dite préventive d'hommes aux méthodes viriles renforce l'insécurité des femmes, des enfants et de toute personne qui refuse (ou ne peux pas) utiliser la même force.
Pensons l'insécurité en intégrant aussi les femmes, et le terme FRATERNITE  ne sera pas qu'un mot, mais montrera clairement comment la Révolution Française a exclu les femmes de la citoyenneté !

De plus — ainsi fonctionne toute les dominations —  les dominants n'ont souvent pas idée de ce que vivent les dominé-e-s. Souvent même, ils ne les écoutent même pas, pensant qu'il s'agit de bruits…

Pour ce qui concerne les rapports entre hommes et femmes, entre hommes et minorités stigmatisées et maltraitées, c'est pareil !

Apprenons à écouter les dominé-e-s,

        — celles et ceux qui subissent la domination masculine, y compris celle que nous, hommes, mettons en place, et reproduisons…
        — celles et ceux qui ont contesté la domination masculine


Parfois, la non-écoute, la dévalorisation des paroles de femmes, la non prise en compte de leurs préoccupations, s'apparente à une véritable cécité.

Ce que font les hommes, les dominants, ou ce que le système patriarcal les oblige à faire : travailler à l'extérieur pour faire vivre les familles, être obligé de se battre entre eux, devoir lutter pour de meilleurs salaires et conditions de travail… sont des faits considérés comme importants. Les femmes sont alors les bien-venues sur ce type de luttes et de problématiques.

Le reste, en particulier le privé, les violences faites aux femmes, les relations avec l'école, l'élevage  des enfants, bref ce à quoi sont cantonnées les femmes, sont des trucs privés donc secondaires, des trucs « de bonnes femmes »,. sans rapport avec la politique elle-même.
Et le regard qu'en porte le politique est alors un regard qui doit être porté par les femmes, dans le cadre de l'Action Sociale.
Les femmes sont éduquées dans la volarisation que porte le regard de l'Autre, et non pour ce qu'elle font. Jeunes, on valorise leur beauté en les obligeant à se calquer sur les schèmes érotiques masculins, et  quand leur corps ne ressemble pas ou plus aux jeunes femmes anorexiques disponibles dans les catalogues (ou à  tout autre modèle), on (= nous les hommes et les femmes qui se conforment aux codes masculins) les valorise parce qu'elles s'occupent bien des autres : maris, enfants, parents… La politique reproduit cette division.
Le regard porté sur les « activités de bonnes femmes » est un  regard différent de celui porté aux activités masculines.

Déviriliser la politique implique qu'hommes et femmes s'ouvrent au monde.
Bien entendu, il est hors de question de dire que ce que font (traditionnellement) les hommes ou les femmes est chargé de moins ou de plus de valeurs.
 
Le système patriarcal divise hommes et femmes en privilégiant des activités qu'il nomme masculines ou féminines. Mais l'ensemble de ces activités sont nécessaires, et doivent être repensées politiquement.

Pourquoi dévaloriser systématiquement ce que font les femmes ? Pourquoi ne pas partager le travail ? Tout le travail. Celui invisible fait à la maison, et celui visible et rétribué fait à l'extérieur.

Avouons pour l'instant que nous sommes à un tournant.
Les changements qui vivent femmes et hommes depuis une cinquantaine d'années (Droits de vote des femmes, droit à la contraception et à l'avortement, politiques d'égalité…) n'ont pas d'équivalent en 20 siècles d'histoire.
En cela, nous devons innover. Penser Autrement…


4ème exemple : Comment débattre ?

Deux illustration sur cette question  :

    — la première concerne la maison des homosexualités (MDH), ou — le titre exact n'est pas encore défini — ce qui devrait exister à Toulouse sur ce thème. Dans un premier temps, Douste Blasy, ou des gens de son cabinet, négocient en sous-main avec une association d'étudiant-e-s, puis avec une autre. Suite à notre réaction, une réunion avec une grande partie des associations gaies, lesbiennes, bi et les associations de luttes contre le sida aboutit à ce que la délégation qui rencontre Le Maire soit composée de plusieurs associations et que le projet de MDH devienne un « vrai » projet : un lieu central, visible, ouvert, etc. Il est prévu que les gens qui rencontrent le samedi matin le maire soient ceux, celles présent-e-s à la dernière réunion.
Act-up et Prochoix informent les autres association par mail qu'ils/elles ont décidé que leur représentante sera Marie, qui n'était pas présente (pour cause de travail).

A ce moment là, un des jeunes gai lié à l'association étudiante envoie ce mail…


Je vais être grossier, et je m'en excuse. La liste des participants n'est pas modifiée puisqu' elle a été décidée en réunion inter-associative. Sauf si nous n'avons pas les couilles de nous opposer à ce que quiconque, eut-il les meilleures raisons du monde, nous impose sa présence de manière autoritaire et fasciste.

En je pèse mes mots.

La rencontre s'est très bien passée. Douste — avec la touche de démagogie qui le caractérise — a fait savoir que naturellement il soutenait le projet, qu'il était heureux de voir Act-up avec qui il avait travaillé lors de son passage au Ministère de la Santé… Et  alors que nous ne nous étions jamais rencontrés, il m'a demandé « si je m'étais bien remis de la campagne électorale ». Comme quoi…

Quant au garçon qui a si peur d'être grossier, nous n'avons pas vu ses couilles…  Dommage, peut-être…


    — la seconde illustration est plus près de nous, de notre grand et beau mouvement. Sur la liste Motv'net, on a reçu cet échange de  mails suivants :

C'est à propos du logo Motivé-e-s :

A dit :
Mais pourquoi donc avez vous changé le Logo motivé-e-s?
Est-ce bien raisonnable, alors que…[…]
les motivé-e-s sont-ils des flèches ou plus simplement des êtres sensibles
>===

B répond :
on l'a pas changé
puisqu'on n'a pas encore récupéré le bon.
 
==
Que répond A ?  juste un mot :

                            connard

====
et quelques mails plus loin, après avoir évoqué Fabien, C reprend le « débat »

C'est une des première fois que je vois un email avec pour seul mot "connard", et c'est tout ! Celui qui embête Fab, il a intérêt a savoir courir sinon, c'est pas une chataigne virtuelle qu'il va se prendre.... Moi aussi je peux faire dans le léger ! Mais je préfèrerai des arguments...


Je sais même pas si Fabien, notre célèbre collaborateur de groupe a été au courant des projets guerriers qu'on lui prête, mais…


De ces deux exemple pris dans des origines différentes, nous avons une belle illustration de comment, homosexuel ou non, les garçons discutent et débattent, y compris des garçons proches de Motivé-e-s. .



A propos des homosexualités

J'ai eu parfois l'impression dans la campagne électorale qu'évoquer la présence d'homosexuel-le-s dans une communauté particulière : un quartier, un groupe, une famille laissait mes interlocuteurs ou interlocutrices mal-à-l'aise. L'image, encore valorisante de la virilité, tend à nous faire penser que les pédés, les gouines, les bi… ce sont les autres, qu'il n'en existe pas chez nous. Comme si, les homosexuel-le-s, hommes ou femmes, les bi, n'étaient pas des gens comme les autres. En tous cas, n'étaient pas, pour les garçons hétérosexuels, des hommes normaux.
L'hétérosexisme — je m'excuse pour ce gros mot, c'est ainsi que l'on appelle la stigmatisation de l'homosexualité, la promotion incessante de l'hétérosexualité par les institutions, les individu-e-s — tend à nous faire admettre que seul-e-s les hétéros sont normaux.

L'analyse est différente pour les filles et les garçons.
Pour les hommes, du moins la majorité d'entre-eux, le lesbianisme n'existe pas. Les lesbiennes [on dit lesbiennes pour les femmes qui revendiquent leur homosexualité] seraient des femmes qui n'ont pas encore trouvé de garçon capable de les faire jouir, homme que chacun, dans son for intérieur pense pouvoir être. C'est ainsi que toutes les vidéos pornos, des femmes « se gouinent » comme disent les hommes entre-eux. Elle ne font pas l'amour m'a dit un jour un homme à propos des femmes homosexuelles, elles se font guili guili.

Les gais [on dit gai pour les hommes qui revendiquent leur homosexualité], du fait de l'assimilation aux femmes (voir exemple n°1) sont présentés comme des passifs, des hommes « qui se font baiser ». Ce n'est pas vraiment des hommes ! Prétendre le contraire reviendrait à accepter que l'on peut être homme et excité, sans pour autant bander, que l'on peut même jouir sans bander… On imagine aisément le trouble de virilité que cela représente.
`
(Un petite parenthèse pour ne pas mourir idiot-e )
Rappelons que c'est un des apports majeurs de Michel Foucault —  un philosophe connu qui s'est battu contre l'Asile, les prisons et pour les Droits des homosexuel-le-s — qui montre que la sexualité comme telle est une invention récente. Avant le XVIIIème siècle, il n'y a pas de sexualité. Bien sûr, un tel énoncé a de quoi faire bondir. Il y a eu, de tout temps, des coïts, et même des coïts hétérosexuels, sans quoi nous ne serions pas ici pour en parler. Cela, Michel Foucault le savait ! Mais ce qu'il nous montre, ce sont deux choses : il montre, d'une part, qu'il est illusoire de chercher une quelconque transhistoricité dans la manière de problématiser la reproduction biologique. Ainsi, nous dit Michel Foucault dans l'Usage des Plaisirs : « On aurait bien du mal à trouver chez les Grecs (...) une notion semblable à celle de "sexualité" et de "chair". Je veux dire : une notion qui se réfère à une entité unique et qui permet de regrouper, comme étant de même nature, dérivant d'une même origine, ou faisant jouer le même type de causalité, des phénomènes divers et apparemment éloignés les uns des autres : comportements, mais aussi sensations, images, désirs, instincts, passions » (p 43).

Michel Foucault expose ensuite  la manière dont cette catégorie en vient à se structurer, au fil d'un ensemble de maturations très lentes. Il identifie au moins trois facteurs.
    —  l'apparition d'une subjectivité singulière, qui amènera le sujet à se reconnaître comme sujet désirant ; et ceci dans le cadre (toujours actuel) de la pastorale chrétienne de la chair. Ah la religion !
    —  l'apparition d'une morale, c'est à dire comme Foucault l'a montré, d'infiniment plus de choses qu'un simple ensemble de normes qui viendrait réguler les modalités de l'agir individuel et inter-individuel.
    — le troisième ingrédient, c'est l'institution, environ au XVIIème siècle, d'un nouveau, et toujours actuel, rapport au monde dont la science  est le véhicule cardinal. Le monde, alors relégué au statut d'extériorité devient objet de pure connaissance instrumentale et expérimentable. L'impérialisme scientifique prétendra dès lors ne rien laisser hors champ. Le XIXème siècle finissant nous livre ainsi une biologie de la reproduction et une « théorie de l'âme qu'on a pu présenter comme science » : la psychanalyse.

De la rencontre de ces trois ingrédients, le désir, la morale, la sc
ience, naîtra donc la catégorie de « sexualité », attestée dans le lexique à partir du XIXème siècle. Emergent dans le lexique, autour des années 1870, les termes d'homosexuels et d'homosexualité. Ces créations ne proviennent pas de n'importe qui : elle reviennent en propre à des médecins qui oeuvrent dans le champ de la psychopathologie.   Et, si ces savants sont alors  occupés à dire le vrai, ils sont surtout occupés à dire le bon. Ils veulent surtout connaître et reconnaître le normal.
Retenons donc que c'est la médecine au XIXème siècle qui se charge de définir de manière normative ce qu'est la sexualité normale. La catégorie « homosexuelle » [pas la pratique désignée sous cette catégorie] est récente. Et c'est parce que les sciences médicales désignent une catégorie déviante, que l'on peut, par la suite, créer son corollaire : l'hétérosexualité. Homo/hétéro, comme homme/femme sont des couples d'opposition qui n'ont de sens que pris ensemble.

Apparaît alors la science de la sexualité (scientia sexualis pour les érudit-e-s). La définition des individus non plus à travers une donnée physiologique (l'appareil génital), mais au travers d'une catégorie psychologique qu'est leur désir sexuel, a contribué à imposer chez les hommes  un cadre hétérosexuel présenté, lui-aussi, comme une forme naturelle de sexualité. Assimilant la sexualité, et son lot de jeux, de désirs, de plaisirs à la reproduction humaine, le modèle hétérosexuel s'est imposé comme ligne de conduite pour les hommes et les femmes.
C'est ce qui fonde aujourd'hui l'hétérosexisme.

(fin de la parenthèse )
Cette analyse sur la performativité du modèle hétérosexuel est à moduler pour les femmes. Le cadre hétérosexuel qui leur est aussi imposé se conjugue à une attirance masculine pour les amours saphiques sous contrôle. Voir ainsi le nombre de vidéos pornographiques mettant en scènes — pour les hommes spectateurs — des lesbiennes. Celles-ci — homophobie oblige — sont conformes aux critères masculins et homophobes d'érotisme.
Pour plus de textes sur cette question — certains sont simples à lire — comme sur les liens entre violences faites aux femmes et prévention sida, on peut ausi consulter le site www.multisexualite-et-sida.org


Retenons que la catégorie homosexualité date du 19e siècle ; que ce sont les médecins qui tout en se constituant comme Ordre de pouvoir, se sont proposés pour repérer et normaliser ces insoumis à l'Ordre « normal».

Toujours est-il, et l'exemple du premier mail est éloquent, que l'on peut être stigmatisé comme homosexuel, transsexuel (j'en parlerai une prochaine fois) et vouloir se présenter comme un homme viril, donc avoir des couilles pour prouver qu'on est un mec ! L'imagerie gai (ces mecs à crâne rasé et petite moustache) en sont une autre illustration. Comme souvent chez les hommes, il faut, là-aussi se démarquer des femmes, ou des « folles » (c'est ainsi que l'on nomme les hommes effémines).

Et je ne confonds pas cela avec les travaux, pour l'instant avortés, de la célèbre commission pour un parler gras non sexiste  proposé par Akim, notre artiste chéri.
Le parler gras, le fait de dire : bites, couilles, gonzesses, enculés… est souvent une manière de réagir, de provoquer, un exutoire… Souvent ce parler gras est associé à des images et des formes sexistes. Souvent aussi, le parler gras est associé à un langage populaire.
Je ne pense pas que le langage fasse tout. Que les étudiant-e-s, ceux et celles qui savent manier le verbe soient moins sexistes parce qu'ils/elles savent les codes de langage à ne pas utiliser. Comme peut être aussi dominant qu'un autre homme, un garçon frêle, pas costaud qui ne montre pas des signes extérieurs de virilité. Longtemps une partie des ouvriers n'ont eu que leur force de travail à vendre. Là où des techniciens, ou d'autres cadres sup pouvaient faire l'économie du développement de leur système musculaire. L'infor
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26 mai 2007 6 26 /05 /mai /2007 05:02
Conférences prononcées dans le cadre la 3ème Journée Mondiale de Lutte contre l'Homophobie (IDAHO),
— Université de Bordeaux, 17 mai 2007. Conférences-Débats "Où (en) sont les normes ?", Association Wake Up Université de Bordeaux.
— Homophobie, Colloque scientifique et transdisciplinaire, Université de Fribourg, 1er juin 2007

Daniel Welzer-Lang
Professeur de sociologie,
Université de Toulouse Le-Mirail

L’évolution de la notion d’homophobie : un signe de l’éclatement du genre
et d’une marche égalitaire vers la multisexualité

Une naissance controversée
Dès 1994, suite à une recherche socio-anthropologique menée à Lyon, et avec mes complices de l’époque Pierre-Jean Dutey, Chantal Picod et Patrick Pelège de Bourge, je définissais l’homophobie ainsi : « L'homophobie est la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l'autre genre » [1994]. Je distinguais alors homophobie de l’hétérosexisme : cette "promotion incessante, par les institutions et/ou les individus, de la supériorité de l'hétérosexualité et de la subordination simultanée de l'homosexualité. L'hétérosexisme prend comme acquis que tout le monde est hétérosexuel, sauf avis contraire "(1) ».
Les réactions ont été rapides. Outre des menaces pour ma carrière, et quelques propos de couloirs désobligeants où  certains collègues qui se sont plaints de notre « manie » d'associer homosexualité et domination masculine, un comité scientifique de l’ANRS (Agence Nationale de Recherche sur le Sida) refusa de publier le résumé de notre étude sous prétexte de la non-scientificité de nos analyses et du concept d’homophobie (Calvez, Schlitz, Souteyrand, 1996).

Mais c’est surtout dans la presse spécialisée sur le sida et dans la presse gaie, que l’on trouve à l’époque des réactions sur le concept d'homophobie.
Il fut adopté largement par le mensuel Illico (2) qui fait paraître, dans son numéro de février 1994 (3) , un article intitulé « Phobie - la haine des pédés » avec une accroche en première de couverture, et un parallélisme avec le sida (« Associé à l’homosexualité, la séropositivité est elle aussi l’objet d’agressions racistes et haineuses. »). Dans les 4 ou 5 pages de cet article interviennent 11 occurrences des termes « homophobe » ou « homophobie ». Les Lesbian and Gais Pride de 1996 et 1997 feront aussi de la lutte contre l'homophobie leur thème central.
Puis en février 1997, d’une part le même Illico se félicite de l’entrée du terme homophobie dans Le Robert et le Petit Larousse en 1998 grâce à l'action de l'association SOS Homophobie (4) , et présente une synthèse du concept en citant notre propre définition du terme. D’autre part, le journal Ex æquo titre en couverture : « La haine des gais, insultes, agressions, violences : l'homophobie au quotidien ; Morale, politique, médias, les homophobes » et présente un dossier complet (pp 16-30). A côté d'un article où je décris nos travaux, un collègue, historien et (dit le journal) sociologue, ouvre une polémique en écrivant un article : « Du mauvais usage de l'homophobie ». Après avoir rappelé que le concept de sciences sociales est créé au États-Unis au début des années 70 par un psychologue, il ajoute :

L'histoire de cette notion, entre sciences et militantisme, pose dès lors un certain nombre de problèmes.
Du point de vue scientifique, le concept d'homophobie devient une notion "auberge espagnole" définie a minima comme les réactions négatives vis-à-vis de l'homosexualité et apparaissant finalement comme peu opératoire si l'on ne précise pas le niveau de pertinence du terme, que celui-ci soit individuel ("homophobie intériorisée"), interindividuel (criminalité à l'encontre des homosexuels), collectif (idéologie politique ou religieuse) ou culturel (stéréotypes des médias). […]
Du point de vue du militantisme, en dehors d'une certaine efficacité en matière de communication, on peut se demander si l'aspect générique du terme ne risque pas de camoufler les réelles questions que posent les différents problèmes auxquels sont confrontés les homosexuel(le)s. […]
Dire, par contre, que ce phénomène soit généralisable à l'ensemble du groupe social étudié (les homosexuels, en l'occurrence) est au mieux une erreur méthodologique, au pire une escroquerie intellectuelle. D'un point de vue politique, cette forme de discours qui renvoie tout problème individuel à la persistance de l'homophobie peut tendre alors à faire de celle-ci le principal ciment du groupe (de la communauté, du milieu...).
C'est au travers de cet effroyable réductionnisme que peuvent se construire des discours cherchant à faire passer la constitution des homosexuel(les) en un groupe politique et social comme illusoire face à un modèle d'intégration républicain des minorités. Mais ceci permet aussi de considérer comme irresponsables les personnes, en créant un déterminisme supérieur et absolu: "de toute manière, ils sont—nous sommes— victimes de l'homophobie".



Un peu plus tard, sous la plume de Philippe Edelman, Le journal du sida dans son numéro 57 (Décembre 1997) conteste aussi la notion psychopathologisante d'homophobie, à l'occasion d'une critique du livre de Frank Arnal (1993) : « L'ouvrage se termine par un glossaire, où apparaît, immanquablement, l'étrange néologisme homophobie; laquelle désignerait « le racisme à l'égard des homosexuels », ou encore « la haine de l'autre vu comme homosexuel ». Pourtant, si l'on considère ce terme sous l'angle de sa construction étymologique, cette attitude, ou réaction, traduirait une horreur, ou aversion du « même », autrement dit de son semblable, ce qui semble en totale contradiction avec l' idée que ce mot est censé véhiculer. En effet, s'il s'agit d'une phobie, faut-il rappeler que celle-ci, par définition, qu'elle soit maligne ou bénigne, relève de la psychopathologie ? (5) »

On sait l’avenir qu’a eu ce terme, dont Pierre-Jean Dutey soulignait à raison l’ambiguïté sociolinguistique (Dutey, 1994), devenu concept, objet central de dictionnaire, et même aujourd’hui norme juridique (Tin, 2003 ; Borillo, 2001).

L’homophobie : la resexuation du genre
A notre époque où la lutte contre l’homophobie est célébrée lors de l’IDAHO (Journée mondiale de lutte contre l’homophobie du 17 mai), il faut s’interroger sur le contenu que l’on donne au concept. Trop souvent, nous apercevons une forte tendance à la limiter à la seule stigmatisation de l’homosexualité et des homosexuel-le-s, à l’isoler de son contexte genré. Pourtant, comme en 1994, maintenir un lien entre la définition de l’homophobie et la critique du genre me semble encore essentiel. Non pas tant pour comprendre l’homosexualité, mais surtout pour déchiffrer la construction profondément homophobe du masculin dans ce que j’ai nommé, suite aux travaux de Maurice Godelier (1982) la « maison-des-hommes » : ces espaces mono-sexués multiples où les garçons sont initiés entre hommes à la virilité (cours d’écoles, clubs de sports, rues, cafés, stades…), socialisés dans l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes où le féminin [ou plus exactement ce qui est commun aux hommes et aux femmes] devient le pôle repoussoir central, l'ennemi intérieur à combattre. L’éducation des hommes est une socialisation à la violence de genre, contre les femmes, mais aussi et d’abord contre les garçons faibles, fragiles qui deviennent des boucs émissaires, menace qui plane sur tout homme qui ne s’affiche pas viril. Mais la socialisation homophobe des garçons est aussi une violence contre soi-même pour que le corps soit conforme à celui des mecs. Exclure la sensibilité, la douceur, l’empathie, apprendre à se battre pour être le plus fort, le meilleur, le premier, est une manière de faire apprise dans cette maison-des-hommes. Et malheur à ceux qui refusent les codes virils ! Ils sont déclassés du groupe des hommes pour être assimilés à des femmes, ou à leur équivalent symbolique que sont les homosexuels. Maintenir un lien entre la définition de l’homophobie et la critique du genre permet ainsi d’expliciter la place des sexualités non-hétéronormatives dans la constitution et le vécu du genre. Bref, cela nous oblige à sociologiser le genre pris alors non comme une catégorie qui se substitue à « femmes », ou « études sur les femmes » [ce qui est encore trop souvent le cas], mais permet d’intégrer dans les analyses, les actions de prévention, les rapports sociaux qui construisent conjointement les catégories sociales de sexe et de sexualités. Or, concurrence des victimes [voir plus loin] ou guerre de légitimité pour représenter les minorités opprimées, force est de constater les liens difficiles entre critiques féministes ou post-féministes de l’oppression des femmes et analyses critiques et déconstruction du dispositif de sexualité (Foucault, 1976). Notons ainsi que les liens entre lesbianisme et féminisme ont, pour le moins, souvent été problématiques ; voire constitue une forme d’exclusion qui sous couvert de lisibilité, d’efficacité et sur fond d’une stratégie de lutte par étapes (6) , renvoie les lesbiennes à nouveau dans l’invisibilité (Guillemaut, 1994). Quant aux études sur les hommes (minimes encore aujourd’hui) et celles sur les gais, il a fallu attendre 1995 pour que de réels liens puissent se tisser. Chaque sous-champ ayant auparavant ses centres d’études, ses intellectuel-le-s spécifiques.
Ceci n’empêche pas d’ailleurs la difficulté d’établir une analyse savante soucieuse de resituer les différentes positions. Ainsi, les critiques contre la misogynie traditionnelle de l’humour camp, comme l’analyse des mouvements gais et des gais eux-mêmes comme une forme, dominée certes, mais une expression particulière de la domination masculine (Collin, 2003) a toujours eu du mal (sans jeux de mots) à se frayer un chemin dans la littérature consacrée aux sexualités.

Succès et diffusion du concept
Et le concept s’est développé en croisant d’autres formes d’oppression, de stigmatisation, en se déclinant en autant de nouvelles formes chargées de décrire des groupes identitaires particuliers : lesbophobie, gaiphobie, biphobie, transphobie… Non sans problème. Il a fallu « se battre » à Toulouse pour que les notions de lesbophobie, puis de biphobie, soient acceptées… par les gais identitaires. Je me souviens aussi de débats complexes aux UEHH (Universités d'été Euroméditerranéennes des Homosexualités) de Marseille.

Cette prolifération revêt un double sens :
— Dès qu’une catégorie de sexualité se crée et/ou s’affirme, en même temps, ses membres déclarent lutter contre les discriminations qu’ils/elles subissent. La carte des variations identitaires nous renseigne sur la profondeur de l’extension égalitaire en œuvre aujourd’hui, la multiplicité des effets de l’hétéronormativité.
— `Tout se passe aujourd’hui comme si l’affirmation identitaire ne pouvait passer qu’à travers le prisme d’une victimologie catégorielle (7) . Pensons d’ailleurs à la manière dont l’opinion publique lors des conférences est souvent sensibilisée à l’homosexualité masculine à travers les chiffres (supposés ou extrapolés en France, là où les instances de santé publique résistent à cette étude (8) ) du suicide de jeunes garçons (9) . Comme si la simple affirmation des plaisirs provoqués par les désirs érotiques et les pratiques sexuelles n’était pas légitime.

La victimologie, tout comme la psychologisation, et l’idéologie libérale qui nous présente les individus libres de leurs choix, tendent à remplacer l’analyse sociale des inégalités et des oppressions. Et les appartenances multiples (femmes et lesbienne ou bi ou trans, et noire ou métisse ou beur, homme et gai ou bi, et noir ou métisse ou beur) traitées sous l’angle de la concurrence des victimes et non de l’interconnexion, de l’interpénétration, de la consubstantialité (Kergoat, 2000) des rapports sociaux.

En même temps, au sein du dispositif de sexualité, à côté des catégories/identités déjà présentes dans le champ des luttes contre les discriminations phobicisées : homos, bi, trans [avec une évolution anti-naturaliste et anti-substantialiste des transexuel-le-s vers les transgenres], nous assistons à une autre efflorescence de catégories. Non seulement sont apparues dernièrement sur la scène sociale, médicale ou médiatique les inter[sexuel-le-s] (10) , les a—[sexuel-le-s], mais les « hétéros » eux-mêmes, elles-mêmes, après avoir représenté-e-s le « normal », commencent à se dissoudre dans l’appareil taxinomique, à quitter l’affirmation de normalité exclusive. Ils, elles deviennent « libertin-e-s », « échangistes », « mélangistes ». Aujourd’hui on voit le libertinage gagner les nouvelles générations (11) et s’étendre dans la quasi-totalité des classes sociales. On assiste même aux premières mesures que l’on peut qualifier « d’hétérophobes » (12) . Les chats, ces nouveaux territoires de rencontres (Welzer-Lang, 2007) sont remplis de Hsoum, FenCplemais…, cplsm, hbiact, fbi, trio, Fdom, Hpass, Fpour GangBang, Cplpourf…. Et il n’est pas abusif de qualifier de « monosexuel-le-s » ceux et celles qui profitent des échanges via msn, ou par webcam pour satisfaire leurs désirs, à la main, ou avec les divers sex-toys toujours plus diversifiés que propose le marché ; y compris maintenant avec Durex et Ophrys, en pharmacie (13) .
Le manque de porte-paroles, la stigmatisation différente, la plus grande capacité à maintenir secrètes les pratiques libertines, les fortes tendance familialistes de certains dignitaires échangistes (Welzer-Lang, 2005), la pression exercée par les homophobes libéraux qui ne veulent pas que l’on « touche » au modèle conjugal dit « normal », le manque de chercheur-e-s sur ces questions… expliquent sans doute le peu de visibilité de ces nouvelles émergences dans les sciences sociales.

En fait, mon hypothèse est que nous assistons à une Queerisation de l’hétérosexualité
(même si la dynamique queer n’est pas encore complètement traduite en France (14) ). Cette queerisation quitte les chemins de l’hétérosexualité hégémonique par divers aspects : — On ne met plus uniquement l’emphase érotique sur les signes de la différence et/ou l’opposition cosmogonique féminin/masculin représentée par : pénis/vagin, dur/mou, sec/humide, actif/passive, etc. A ce propos, les jeux avec l’anus, les pénétrations avec des sex-toys (y compris ceux vendus à La Redoute), sont hautement symboliques — on quitte de manière réelle et/ou fantasmatique l’enfermement dans le cadre restrictif du deux, du couple — on dénaturalise les catégories de sexualité elles-mêmes qui deviennent poreuses, contingentes, liées aux trajectoires personnelles et collectives. On peut être homosexuel-le une partie de sa vie, hétérosexuel-le ou bisexuel-le à un autre moment ou tout à la fois. Ou même se taire sur son appartenance et fréquenter assidûment les backroms gais ou non. Mais surtout, la sexualité personnelle devient, dans les faits, une occurrence de « multisexualité » où les pratiques, et les représentations, empruntent ce qui était auparavant réservé à une catégorie spécifique, se mixent, s’échangent et se transforment au gré des personnes concernées. La norme tend a devenir multisexuelle. A ce propos le film Shorbus est significatif des évolutions modernes.

Et en même temps, on assiste à une critique explicite ou implicite, à des déconstructions empiriques du modèle du deux. Bien sûr, on voit apparaître des couples fissionnels (Chaumier 2004) pour qui 1+1 + 3 = chaque individu-e ET le deux. Mais surtout aujourd’hui le couple, le conjugal, comme le genre, ne sont plus uniquement troublés (Butler, 2006), mais éclatent et volent en éclats.

Parentalies, conjugalité, sexualité : des dispositifs qui s’autonomisent (15)
Lorsqu’il avait fallu comprendre le succès grandissant de l’échangisme, l’arrivée massive de ces jeunes couples entre 20 et 25 ans, j’avais invoqué Michel Foucault qui, dès 1976 s’exprimait ainsi :
On peut admettre sans doute que les relations de sexe ont donné lieu, dans toute société, à un dispositif d'alliance : système de mariage, de fixation et de développement des parentés, de transmission des noms et des biens […]
Les sociétés occidentales modernes ont inventé et mis en place, surtout à partir du XVIIIè siècle, un nouveau dispositif qui se superpose à lui, et sans lui donner congé, a contribué à en réduire l'importance. C'est le dispositif de sexualité : comme le dispositif d'alliance, il se branche sur les partenaires sexuels ; mais selon un tout autre mode […]
Le dispositif d'alliance a, parmi ses objectifs principaux, de reproduire le jeu des relations et de maintenir la loi qui les régit ; le dispositif de sexualité engendre en revanche une extension permanente des domaines et des formes de contrôle […]
[…] le dispositif de sexualité est lié à l'économie par des relais nombreux et subtils, mais dont le principal est le corps — corps qui produit et qui consomme […] Dire que le dispositif de sexualité s'est substitué au dispositif d'alliance ne serait pas exact. On peut imaginer qu'un jour peut-être, il l'aura remplacé. Mais de fait, aujourd'hui, s'il tend à le recouvrir, il ne l'a pas effacé ni rendu inutile. Historiquement d'ailleurs, c'est autour et à partir du dispositif d'alliance que celui de sexualité s'est mis en place […]
Foucault M., Histoire de la sexualité, vol. I : La volonté de savoir, Gallimard, 1976, pp. 140-142.

Le dispositif d’alliance s’est fissuré. Aujourd’hui nous sommes en présence de trois dispositifs qui s’autonomisent devant nos yeux : la parentalité [P], la conjugalité [C] et la sexualité [S]. Chaque dispositif inclut et propose comme légitimes des pratiques qui peuvent ou non se combiner aux autres. Nous voyons certaines formules de couple avec [P]+[C]+[S], d’autres avec [P]+[C], ou [P]+[S] ou [C]+[S], voire encore des couples où seul est présent [P] ou [C] ou [S].
Chaque dispositif trouve sa place dans des temporalités variables. La conjugalité et la sexualité s’y inscrivent de manière permanente ou non. [C] et [S] peuvent se décomposer en temps plein, mi-temps, quart de temps ou dans des moments qui, même plus réduits, font sens pour les partenaires du couple formé. Sans même parler ici des « vieux couples » pour qui la sexualité, réduite parfois à l’expression et l’imposition des désirs masculins, est déjà une vieille histoire, il est remarquable de voir apparaître des « couples sans sexe ». Couples de cohabitant-e-s qui décident au Japon (Ueno, 1995) de ne pas entretenir de relations sexuelles pour éviter les problèmes attenants à la gestion conjugale des désirs. Mais aussi couples de cohabitant-e-s, de colocataires, qui vivent ensemble, font leurs courses ensemble, programment des vacances communes, visitent et accueillent les parents respectifs, mais qui pour diverses raisons n’ont pas de sexualités communes.
Quant au dispositif de parentalité, il est en pleine évolution. La paternité a toujours été un présupposé. L’enfant d’une femme mariée est, aujourd’hui, de par la loi, supposé provenir de l’union avec son mari. La loi est d’ailleurs le cadre qui fixe non seulement l’origine dite biologique de l’enfant, mais aussi depuis longtemps les règles de la parentalité : droits à la procréation et à sa reconnaissance, droit de garde, versement des pensions aux enfants, droits de visites, droits de correction, etc.
De par les procréations médicalement assistées, maternité et paternité ont pu se décomposer de manières multiples. Qui est le père ? Celui qui amène son sperme ? Celui qui accompagne la mère ? Celui qui met le sperme dans la mère ? Celui qui élève l’enfant ? Qui est la mère ? Celle qui fournit l’ovule ? Celle qui porte l’enfant ? Celle qui l’élève ? Autant de questions qui montrent comment la parentalité, que l’on présente à tort comme un phénomène biologique, est d’abord un dispositif qui articule modes de procréation et dispositions légales.

Les contestations, les tentatives utopiques ou non de dépasser les cadres restrictifs du dispositif de parentalité sont multiples et polysémiques. L’homoparentalité — « qu’aucune loi ne pourra désormais arrêter […] qu’il nous faut […] reconnaître et […] accompagner socialement pour [qu’elle] acquière des structures légales, acceptables par les homosexuels et par la société », comme dit Maurice Godelier (2004) — a ouvertement débiologisé, dénaturalisé les liens entre la parenté et la reproduction (la sexualité reproductive). Autant l’adoption pouvait encore, moyennant quelques subterfuges, faire illusion de procréation « naturelle », autant devant un couple d’hommes, ou un couple de femmes qui élèvent « leur » enfant, il n’est plus possible de faire comme si…
Mais, dans ou hors la loi, les remises en cause de la parentalité traditionnelle intègrent aussi un nombre important d’autres situations. La coparentalité, souvent évoquée dans l’homoparentalité, aboutit à ce que plusieurs adultes qui décident de contribuer ensemble à la naissance et/ou à l’élevage des enfants puissent adopter ensemble, séparément ou successivement, des rôles et fonctions de parents. La coparentalité propose une définition des parents qui quitte les voies du deux pour se démultiplier. Il en va de même dans les familles recomposées. Parâtre et marâtre sont aujourd’hui des termes frappés d’obsolescence. Sans doute faut-il y voir un effet des connotations péjoratives associées, mais aussi le fait qu’aujourd’hui une famille recomposée est constituée d’un ménage comprenant un-e adulte avec enfant-s qui se remet en couple avec un-e autre adulte qui, lui ou elle aussi, peut être accompagné-e d’enfants. Et cette union peut être stable dans le temps, mais aussi temporaire. Nous pouvons constituer des familles recomposées successives. Bien évidemment, le nouveau conjoint ou la nouvelle conjointe assure souvent des fonctions et des rôles qualifiés de parentaux. Entre l’adoption pure et simple et la simple présence, la parentalité « de fait » présente de multiples visages aux noms encore inconnus.
De même, parentalité et élevage ont été soumis à de fortes transformations. Quoique subissant encore des résistances dues à la maternitude, le temps de l’exclusivité maternelle est en train de devenir un temps révolu. Les gardes alternées, les autorités conjointes, les arrangements multiples et interpersonnels, ont achevé de détricoter les mailles d’une parentalité fortement genrée qui allait de soi.
Faire un enfant, l’élever ou en faire son héritier-e, n’est plus un acte simple inscrit dans une pseudo-évidence.


Enoncer ces divers modes d’unions, de couples, n’est pas encore suffisant. Il nous faut aussi en décrire les contours, pouvoir circonscrire leur contexte, et en particulier les liens avec les réseaux d’appartenance. La famille (au sens de lignage) a encore du sens, mais ce n’est plus le seul mode d’appartenance. D’autres groupes affinitaires, électifs, identitaires, sont venus s’ajouter ou se substituer aux antiques liens familiaux. Non seulement certaines personnes ont dû démissionner des obligations familiales pour cause d’incompatibilité de modèles (pensons aux gais, aux lesbiennes, aux transgenres, aux bisexuel-le-s, à ceux, celles, qui ont imposé un mariage — ou une union — mixte — au sens de mise en couple avec une personne aux origines lointaines et/ou colorées autrement que le blanc habituel de nos tropiques que nous avons pris l’habitude de ne pas considérer comme une couleur). Mais aussi, certain-e-s ont choisi des modes d’habiter plus ou moins coopératifs ou collectifs, certain-e-s, isolé-e-s se sont recréé une famille, une famille élective cette fois. Bref, le groupal, le réseau d’appartenance, identitaire ou non, qu’on le nomme famille, ami-e-s, collectif ou réseau, est aussi à prendre en compte.

La quête d’«utopies conjugales » (16) aujourd’hui s’inscrit dans une ère particulière. La deuxième modernité, celle qui a vu croître l’individualisme, est en train d’achever sa mue sous nos yeux en obligeant chacun, chacune, à redessiner ses cartes d’appartenance, ses liens identitaires. En même temps, face à la fin des grandes idéologies, chacun-e bricole ses appartenances, et le couple quelqu’en soit la forme est devenu un terrain d’aventure où hommes, femmes et transgenres veulent se réaliser et s’épanouir. De même, nous pensions souvent que l’abolition du genre comme système sociopolitique hiérarchisant les catégories de sexes changerait nos vies personnelles et conjugales. Force est de constater que la disparition du genre n’est qu’une des modalités des redéfinitions des rapports entre ego et les autres, entre soi et le monde, entre l’individu et la société. A l’opposé d’un modèle de « non-genre » (Delphy, 1991), nous voyons apparaître un modèle du « tout-genre ». Chacun-e essaie de prendre, de choisir, d’adopter ce qui lui paraît positif, agréable dans les diverses configurations genrées disponibles.

Derrière les débats amorcés par les luttes des gais, des lesbiennes, des bi contre l’homophobie et ses déclinaisons particulières se cachent en fait une révolution anthropologique du genre et de l’alliance.


Notes :
1 : Cette définition est une adaptation (libre) de celle proposée par Joseph Neise (1990).
2 : Depuis la disparition en octobre 1992 de Gai Pied Hebdo après son numéro 541, il semble que Illico Magazine fût le plus lu de la presse gaie. C’est notamment lui qui a repris la diffusion annuelle des questionnaires Pollak-Schiltz, antérieurement diffusés par GPH, et qui fournissait une étude longitudinale tout à fait essentielle des modes de vie gais en France à l’heure du sida.
3 :Fabien Biasutti : « Phobie - La haine des pédés. » In Illico Magazine, février 1994, rubrique “Focus”, pp. 18-25.
4 :Association créée en avril 1994 sur une idée de la FAR (Fraction Armée Rose). Le projet initial était de doter Paris d'une ligne d'écoute téléphonique contre les violences à caractère homophobes. Des lignes similaires existent à Londres, Berlin, New-York, depuis de nombreuses années. Chaque année, l'association publie un rapport détaillé sur le thème (enquête sur les agressions homophobes réalisée sur les lieux gais, l'évolution des luttes et des actions contre l'homophobie…).
5 : Philippe Edelman, « La maladie de la culpabilité », Journal du sida, n°57, Décembre 1997, p. 16.
6 : En opposant, par exemple luttes pour le droit à l’avortement censée concernéer toutes les femmes, et luttes pour le droit à des lesbiennes à l’existence
7 : Voir aussi les analyses très stimulantes d’Elisabeth Badinter sur cette question dans Fausse route (2003).
8 : Alerté par les chiffres québécois, je me souviens pourtant être intervenu sur cette question à Paris, dès avril 1996 dans un colloque sur l’adolescence. Les collègues chercheur-e-s en santé publique nous avaient expliqué avoir „oublié“ cet item dans leurs enquêtes sur les causes des suicides des adolescentss. Ils/elles annonçaient remédier à cet oubli très rapidement... (Rey, 1996).
9 : Voir ainsi les travaux pionniers de Michel Dorais (2001), de Verdier et Firdion (2003), de Verdier et Dorais (2005)
10 :Dont un spécialiste chiffrait dernièrement la fréquence à une naissance sur 250.
11 : Dans certaines villes certains lieux sont de plus en plus réservés aux “jeunes couples“, ceux et celles qui ont moins de 30 ans, voire moins de 25 ans. A côté des couples „de fait“ ou „de fête“, certain-e-s ont juste quelques mois de vie commune. Et, à l’opposé de formes de violences manifestes aperçues lors de notre première étude sur ce thème (Welzer-Lang, 2005), aujourd’hui chez ces jeunes couples, la volonté égalitaire, le double désir de l’homme ET de la femme à participer à ces jeux pluriels est manifeste.
12 : Notamment quand on stigmatise sous un prétexte ou un autre les pratiques libertines entre hommes et femmes.
L’hétérophobie peut ainsi être définie comme la dénonciation, la discrimation, la stigmatisation des personnes et/ou des pratiques hétérosexuelles non normatives. Notamment celles qui remettent en cause l’Ordre de genre, en particulier la sacralité du couple, du deux.
13 : Une mention particulière pour cette dernière marque qui met en vente dans les pharmacies à partir de septembre 2007 un vibro-masseur qui ne reproduit plus l’éternel phallus. Pour 55 euros (en France) vous disposerez d’un appareil de 16 cm de long à double forme : une forme oblongue d’un côté, une forme allongée (genre doigt) de l’autre. Ce sex-toy est équipé de 5 vitesses, la possibilité d’activer les vibrations d’un côté du sex-toy ou de l’autre, ou des deux à la fois. Son contact est agréable et celui que l’on m’a livré en échantillon (après en avoir fait la demande à un colloque de sexologie où il était présenté) est rose, un rose thyrien agréable. De plus il est étanche. Mais surtout, les premières expérimentatrices font état d’une montée de jouissance „particulière“.. „qui ne ressemble à rien de connu auparavant“…
14 : Les écrits de Marie-Hélène Bourcier (2005), de Béatrice Preciado (2000) ou les nôtres (Welzer-Lang, Le Talec, Tomolillo, 2000), voire même la traduction récente de Judith Butler (2006) décrivent encore imparfaitement l’effervescence provoquée aux Etats-Unis dans les mouvements sociaux et dans les universités autour du queer.
15 : Ces idées sont plus largement développées dans mon dernier livre Utopies Conjugales (2007)




Bibliographie citée :
Arnal Frank, 1993, Résister ou disparaître ? Les homosexuels face au sida, Paris, L'Harmattan.
Badinter Elisabeth, 2003, Fausse route, Paris, Odile Jacob.
Borillo Daniel, 2001, l’homophobie, PUF ? Que sais-je ?
Bourcier Marie-Hélène, Sexpolitique queer zone, 2005, Paris, La Fabrique Eds.
Butler Judith, 2006, Trouble dans le genre, Paris, La découverte.
Calvez Marcel, Schiltz Marie-Ange, Souteyrand Yves (dir.), 1996, Les homosexuels face au sida, rationalités et gestion des risques, Paris, ANRS.
Chaumier Serge, 2004, L'amour fissionnel : Le nouvel art d'aimer, Paris, Fayard.
Collin Françoise, 2003, « Mouvement féministe, mouvement homosexuel : un dialogue », in Ignasse Gérard, Welzer-Lang Daniel (Dir), Genre et sexualité, l’harmattan.
Delphy Christine, 1991, « Penser le genre », in Hurtig Marie-Claude, Kail Michèle, Rouch Hélène, Sexe et genre, de la hiérarchie entre les sexes, Paris, éd. CNRS, pp. 89-107.
Dorais Michel, 2001, Mort ou fif, Montréal, VLB
Dorais Michel, Verdier Eric, 2005, Petit manuel de gayrilla à l'usage des jeunes. Ou comment lutter contre l'homophobie au quotidien, Paris, H&O.
Foucault Michel, 1976, Histoire de la sexualité : la volonté de savoir, Paris, Gallimard.
Godelier Maurice, 1982, La Production des Grands Hommes, Paris, Fayard.
Godelier Maurice, 2004, Métamorphoses de la parenté, Paris, Fayard.
Guillemaut Françoise, 1994, « L'invisibilité lesbienne », in Welzer-Lang D., Dutey P., Dorais M., La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, V.L.B., pp. 225-237.
Neisen Joseph, 1990, "Heterosexism : Redefining Homophobia for the 1990s" Journal og gay and lesbian Psychotherapy, vol 1 (13), pp 21-35;
Kergoat Danière, 2000, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe » in Hirata Héléna, Laborie Françoise, Le Douaré Hélène, Senotier Danièle (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, Presses Universitaires de France, 2000, pp. 36-44.
Preciado Béatrice, 2000, Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland
Tin Louis Georges, 2003, Dictionnaire de l'homophobie, Paris, PUF.
Rey Caroline (dir), 1996, les adolescents face à la violence, Paris, Syros.
Ueno Chizuko, 1995, « Désexualisation de la famille : au delà de la modernité sexuelle », in EPHESIA, La place des femmes, les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Paris, La découverte, pp 100-110.
Verdier Eric, Firdion Jean Michel, 2003, Homosexualité et suicide, Paris, H&O.
Welzer-Lang Daniel 2007 : Utopies conjugales, Paris, Payot.
Welzer-Lang Daniel, « L'Homophobie, la face cachée du masculin », in Welzer-Lang D., Dutey P-J., Dorais M. (dir.), La Peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB, pp. 13-92.
Welzer-Lang Daniel, 2005 : La planète échangiste : les sexualités collectives en France, Paris, Payot .
Welzer-Lang Daniel, Dutey Pierre-Jean, Dorais Michel, 1994, La Peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB, pp. 13-92.
Welzer-Lang Daniel, Le Talec Jean-Yves , Tomolillo Sylvie, 2000, Un mouvement gai dans la lutte contre le sida : les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, Paris, l'Harmattan.
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